Turquerie

Un trio de moustachus s’introduit dans mon cabinet, une imposante matrone est encadrée de deux hommes en noir.

Ils sont tous les trois sinistres. Peut-être un deuil récent. Le premier gaillard, un turc, en habits de croque-mort, reste debout devant la porte, il n’ouvrira pas une bouche qu’il a cachée par une épaisse moustache. Il a l’air aussi joyeux qu’une chanson d’Ibrahim Tatlises. Je ne sais pas s’il y a des gens qui connaissent mais la légende dit que ses CD-ROM sont livrés avec une boite de PROZAC, afin de limiter le nombre de fans qui se jettent dans le Bosphore.

C’est l’autre, un noiraud pas commode, de plus d’un quintal et demi, des touffes de poils noirs sortant des oreilles et des narines, qui a pris rendez-vous avec moi. Son généraliste habituel « Maman, y sait pas ce qu’elle a »! Son énormité et sa tronche mal rasé me rappellent un vague souvenir. Je pense qu’il y a quelques années, il m’a fait signer un contrat de  médecin traitant, mais je ne l’ai pas revu depuis. Sous son poids, les pieds de mon fauteuil Dr No s’écartent  sur le carrelage quand il s’y emboîte.

« Diantre », me dis-je un peu désespéré, je pense que moi non plus je ne vais pas trouver grand-chose !

Je regarde la patiente qui vient pour la première fois. Cette dame turque est d’un âge indéfinissable. Elle est vêtue intégralement de noir, le foulard sur la tête, le nez surmonté de lunettes d’un modèle qui aurait fureur dans les années 50. Une fine moustache ombre sa lèvre supérieure.

Le fils, celui qui a le droit de parler, fait l’interprète, tout en se curant les ongles qu’il porte noir. Ses énormes battoirs sont tachés de cambouis, il est sans doute mécanicien. Selon ses dires, depuis un mois,  « maman toute molle de la cervelle » et elle se plaindrait de douleurs articulaires. Elle me montre successivement  ses mains, ses coudes, ses chevilles, ses  genoux en répétant « bobok bobok ». Son obèse de rejeton grommelle : « Elle dit: la  douleur voyage dans son corps ». Cela m’aide beaucoup. Il ne semble pas que les algies aient un caractère inflammatoire mais l’interrogatoire est difficile. Elle boit aussi beaucoup. De l’eau je suppose.  Un bref regard sur les paluches de son fils me dissuade de demander une confirmation. Elle aurait perdu 4 kg « on ne sait pas où ». Cela ne saute pas aux yeux. Visiblement elle abuse des Beureks. Il  lui en reste encore presque une centaine surtout répartie sur les hanches, ce qui la fait ressembler à une bouteille de Terra Bogazkere.

Je ne connais pas les coutumes locales. Une mère peut-elle se déshabiller en présence de son fils, ou pire devant un toubib étranger et agnostique ? A priori, c’est non car elle s’allonge sur ma table d’examen, toute vêtue du sol au plafond, les godillots de cuir lacés jusqu’à mi-mollet. A l’air libre il n’y a que les mains et le visage engoncés dans un énorme polochon noir. Le piston du divan électrique couine quand je la fais monter.

L’examen clinique sommaire, compte-tenu de l’habillement,  ne montre pas grand-chose. La palpation abdominale révèle un ventre mou comme un loukoum. Si j’étais consciencieux, il faudrait que je découpe quelques épaisseurs de tissus pour arriver à la peau. Nous avons de plus en plus de familles kurdes ou turques. Peut-être devrais-je investir dans un fibroscope palpeur ?

Après 25 minutes de palabres à trois, enfin je conclue la consultation en lui demandant un bilan biologique. Je prescris ensuite du paracétamol et du diclofenac 25 mg sous protection gastrique. La facturation m’amène quelques éléments nouveaux. Elle dispose d’une carte Vitale 2 au nom de Barbakur. Elle est ayant-droit de son mari. Le plus étrange c’est qu’elle n’a que 51 ans et pas 80 ans comme je l’avais bien imprudemment estimé. La photo a été faite avec le foulard. Elle y parait plus jeune. D’ailleurs est-ce vraiment son fils, le bonhomme qui l’accompagne et qui me semble avoir la cinquantaine ? Elle n’est pas en CMU. Elle fouille dans son porte-monnaie et égaré au milieu d’une liasse de Türk lirası, y trouve un billet de 20 euros qu’elle déplie et quelques pièces. 23 euros, merci Madame. Le fils se lève. Je le surveille du coin de l’oeil au cas où le fauteuil reste accroché à son énorme postérieur. Mais non il se libère avec un « Pschoutt » de soulagement et retombe sur ses pieds de métal. Je les raccompagne en espérant ne plus jamais revoir l’imposante matrone. Je suis médecin, pas vétérinaire.

Malheureusement quelques jours plus tard, elle revient me voir. Elle est accompagnée, cette fois ci, d’une dame qui se présente comme sa belle-fille et toujours flanquée du grand silencieux revêche qui reste debout à surveiller la porte afin que personne ne me la vole. Il est aussi jovial que le gardien du Galatasaray après s’être pris dix buts d’affilée.

Le bilan biologique montre essentiellement un syndrome inflammatoire.

  • Hémoglobine : 12,3 g%
  • Leucocytes :  11.970/mm3 (Poly. neutrophiles : 65,4 %)
  • Vitesse de sédimentation 1ère heure : 79 mm
  • PROTEINE C-RÉACTIVE : 97,9 mg/l
  • SGOT (ASAT) 13 UI/l mais GAMMA-GLUTAMYL TRANSPEPTI 42 UI/l (5 à 36)
  • Glycémie :  0,99 g/l

Ses douleurs articulaires se sont miraculeusement amendées. J’ai pensé qu’ils venaient seulement rechercher une provision du médicament miracle. Hélas, la bru  me dit maintenant que Madame Barbakur serait aussi « poitrinaire ».  Sans doute que le conseil de famille a décidé de lâcher de nouveaux symptômes après ce premier test réussi. On daigne m’apprendre  alors que la dame revient d’un séjour de plusieurs mois à Istanbul où elle réside habituellement. Elle aurait eu là bas une radio pulmonaire, semble-t-il en juillet dernier, suite à une « infection » et un médecin lui aurait donné du sirop et des gélules. Hélas selon l’accompagnante « Médecin turc pas bon ». Elle fait semblant de cracher par terre afin de montrer le peu d’estime qu’elle a pour ce confrère du coin inférieur droit de l’Europe. Pire Madame Barbakur souffrirait de  sueurs froides, de terribles maux de tête et aussi  de troubles du transit. Enfin, c’est une traduction libre de « boyau bouché » et d’une danse  suggestive agrémentée de « Onh Onh » exécutée par la patiente, poings fermés, avant-bras fléchis battant comme des ailes de poulet et joues gonflées, comme si elle poussait pour libérer son colon des excès d’un mois de ripaille dans des toilettes à la turque.

En fait après un contre-interrogatoire indirect poussé, elle tousserait même depuis au moins un an. Il n’y a pas de tabagisme sauf passif. Je crois saisir, qu’il y a quelques années, le patriarche de la famille serait décédé d’un cancer du fumeur  et qu’ensuite il a fallu changer les tapisseries de l’appartement familial de Galata, un quartier d’Istanbul, qui étaient noires de suie. Était-ce le tabac ou la pollution urbaine ? Toutes nos voitures terminent leur carrière là-bas. La Turquie est la maison de retraite des poubelles roulantes. L’auscultation à travers le gilet de laine est normale. J’apprends en outre qu’elle aurait bénéficié d’une fibroscopie gastrique il y a un certain nombre de mois ou d’années et qu’on lui aurait trouvé aussi un ulcère. Ouf, elle n’a pas mal à l’estomac et je remercie Mustapha Kemal Atatürk pour avoir eu la prescience de lui prescrire de l’omeprazole systématiquement.

Quand je reviens à mon bureau, je note que l’agent des pompes funèbres a disparu pendant que nous étions dans la salle d’examen. Madame Karagur fouille son sac à main en  plastique, j’en ai vu des montagnes empilées dans le Grand Bazar d’Istanbul il y a dix ans lors d’un séjour. Elle en sort  une boite de PRETERAX. Je comprends que ce traitement a été mis en place assez récemment et que son médecin habituel (qui a bien du mérite) l’aurait arrêté il y a quelques semaines suspectant sa responsabilité dans la toux.

Comme elle a un syndrome inflammatoire, des polyarthralgies, cette toux chronique, cette notion de « sueurs froides nocturnes » et qu’elle s’est affinée de quelques kilos, je fais mon Docteur House du lundi soir sur TF1 et demande une radio pulmonaire. On ne sait jamais, elle pourrait être atteinte d’une tuberculose ? Cette hypothèse émise à voix haute offusque la belle-sœur ou la bru. J’ai encore un doute sur le lien familial. Selon le gouvernement local il parait que cette maladie n’existe plus en Turquie. Ai-je froissé l’orgueil national ? Je les rassure en leur disant qu’en France, ce pays dont le système de santé n’est plus ce qu’il était, le nombre de cas augmente ce qui énerve d’ailleurs certainement très fort notre Président. Au bout de 24 minutes, avant d’arriver à les pousser dehors, une à une car elles ne passent pas toutes les deux de front, il faut quand même que je rédige une ordonnance de FORLAX, médicament qui « la soulage bien ». J’en déduis qu’elle doit être affectée d’une constipation rebelle mais surtout ancienne. Cela me soulage aussi, car il ne s’agit point d’un symptôme nouveau.

Dehors sur le trottoir, le nez plongé sur le moteur d’une Citroën CX break, une ambulance démédicalisée, dont le pot d’échappement  non catalysé émet des panaches de fumée noire, l’échalas en costume noir doit pratiquer un ancien rite funéraire sur le carburateur. Après quelques coups de clé à molette il referme le capot et le clan s’en va.

L’après-midi, décidément je suis maudit, la sinistre Madame Barbakur est à nouveau assise dans mon bureau.

Sur la chaise d’à coté est installée une dame pareillement attifée mais en plus  grande et plus large, et dotée des mêmes lunettes à double foyer. Il y a un air de ressemblance mais surtout vestimentaire.  Elle me dit qu’elle est la fille aînée. Les deux boulottes en deuil me font penser aux « Vamps » mais version stambouliote. Pour la première fois il n’y a pas de garde du corps. Aujourd’hui le sous-titrage est assurée par la nièce de 8 ans qui, elle, est parfaitement bilingue.

On me donne la carte Vitale. La photo me semble être celle de la nouvelle accompagnatrice. Mais je n’ai pas envie de faire des histoires. On pose sur mon bureau une grande pochette avec des clichés. Deux heures à peine après ma demande, Madame Karagur a été radiographiée. Ce qui est sympa avec les turcs, enfin ceux que je fréquente, c’est qu’ils sont très friands d’examens complémentaires.  Ils ne sont pas comme nos autochtones qui ne rateraient pour rien au monde une partie de tarot : « Ah non Docteur je ne peux pas à cette heure, il y a les feux de l’amour».

Le radiologue s’est mis au diapason du cas. Le compte-rendu est concis, voire laconique. La RP montre une belle « opacité para-hilaire supérieure droite irrégulière avec sur l’incidence de profil des opacités antérieures antéro-supérieures pouvant témoigner d’une pneumopathie d’amont (sur lésion plus proximale ?). Pas de syndrome pleural associé. Cardiomégalie avec index cardiothoracique à 0.52. Pas d’épanchement pleural ». Pourquoi se répète-il, lui si avare de mots ? Veut-il me faire passer un message subliminal ?

Madame Barbakur n’a plus d’arthralgies. Le syndrome articulaire a été spectaculairement amélioré par les AINS.   Si on suppose que l’image pulmonaire n’est pas d’origine infectieuse, cette polyarthralgie peut-elle être un syndrome paranéoplasique ?   Une tuberculose reste-t-elle envisageable ?  La cardiomégalie semble récente puisque en juillet la RP avait été considérée comme normale .  Sur le plan cardiaque elle n’a pas d’oedème des membres inférieurs visible entre les haut des bottines et le bas du panty à dentelles, soit une zone libre de 15 cm. Oui je me suis quand même permis de soulever le bas de sa jupe noire. Je n’ai pas réussi à savoir s’il existait une dyspnée. Sa pression artérielle affole l’aiguille du tensiomètre : 195 / 100. Enfin c’est ce que je trouve à travers trois épaisseurs de manches. L’enfant lui répète les chiffres en turc. Elle a l’air contente. « Cela doit être l’émotion » me traduit sa nièce. J’acquiesce.

La consultation a duré 22 minutes. Je m’améliore en médecine étrangère.

Estimant avoir fait mon devoir de praticien de substitution, je la place sous antibiothérapie. Elle lit mon ordonnance et me dit «Jenerik bok ». Elle est meilleure à l’écrit qu’à l’oral. Elle ne veut pas de  génériques mais de l’AUGMENTIN.

Je décide de  botter en touche vers un pneumologue. Je rédige un courrier demandant au confrère de bien vouloir« fibroscoper en urgence la sympathique Madame Karagur».    Je prends même le rendez-vous car je suis dans un jour de bonté.  Il est difficile de trouver une consultation rapide. Après trois tentatives, je trouve un spécialiste Secteur 2 à particule issu de la grande bourgeoisie bordelaise. Je me marre intérieurement en imaginant la tête du collègue quand il va voir débouler la dame avec son imposante escorte dans son très chic cabinet de la luxueuse polyclinique. Il a la réputation de ne pas faire trainer les consultations.

Un tout premier sourire de reconnaissance éclaire la bouche édentée de Madame Barbakur. Elle n’a pas l’haleine fraiche. Je préfère quand elle fait la tronche. Ouf sauvé, elle s’en va sans me demander de devenir son médecin traitant.

En fait je n’ai plus eu ensuite de nouvelles de cette patiente, ni de son bachi-bouzouk de fils. Aucun courrier du spécialiste. Quelques semaines plus tard j’ai tenté d’appeler le numéro de téléphone inscrit dans son dossier.  Un homme a la voix bourrue et avec un accent étranger m’a dit qu’il ne connaissait pas de Madame Karadur. Je me demande si comme dans le film de Robert Zemecki,  Retour vers le futur,  la matrone turque n’est pas retournée dans les années 80 avec sa CX.

P.S. Je pense que le clan n’a pas réussi à franchir les contrôles administratifs de l’établissement et que Madame Karagur, ou quelque soit son véritable nom, est retournée en Turquie.

 

Bouhouhou j’ai perdu Kiki !

Anna pleure à chaudes larmes, tassée dans le fauteuil, devant mon bureau. Elle a l’air vraiment désespéré. Entre deux sanglots elle répète : « Bouhouhou j’ai perdu mon Kiki ! ».

Elle renifle bruyamment : «Oh pauvre Kiki, snif, on était ensemble depuis cinq ans ». Elle pleurniche « Mi-août on était monté à Paris tous les deux et, snif, on s’était pris un p’tit studio dans le XVéme. »

Sa mère m’avait annoncé fièrement au milieu de l’été que sa fille unique, après avoir eu une mention très bien au Bac, avait réussi de manière inespérée le concours de Sciences Po. D’un clic, je lis sa carte Vitale et je jette un rapide coup d’œil sur la fiche administrative de son dossier médical. Précoce quand même la gamine pour se mettre en couple. Elle vient d’avoir dix-huit ans. Je ne vois aucune mention d’une contraception dans son historique.

Je compatis, hélas à cet âge, les histoires d’amour se terminent parfois brutalement : «Qu’est ce qui s’est passé ? Il est parti ? »

Elle se tamponne le nez : «En rentrant des cours, je l’ai retrouvé, allongé sur le lit. Kiki ne respirait plus ! Ouinn ». Elle se lève et s’effondre en larmes sur mon épaule. Je la connais depuis quel’elle est toute petite. Un peu embarrassé, je lui tapote gentiment la tête.

Effectivement l’histoire est tragique. Découvrir son petit ami décédé, surtout si jeune, cela doit secouer. Je n’ai pas le temps de lui demander si elle a appelé le SAMU. Elle me dit qu’elle a tenté le bouche à bouche et le massage cardiaque. C’est admirable. Je la félicite pour son courage et sa présence d’esprit. Elle a un pauvre sourire « Ça sert le PSC1, le certificat de prévention et secours civique ». Mais hélas le Kiki était bien mort.

Depuis elle cauchemarde, la nuit elle se réveille en tremblant, croyant entendre Kiki gratter à la porte. Elle a pris un TGV et est rentrée dans sa famille pour se reposer. Elle a besoin d’un certificat d’absence et d’un somnifère.

Kiki. De quel prénom est-ce le diminutif ? Comme pour un Petit Bac, je cherche : Kim, Kevin, Kéni, Killiam ? Finalement je donne ma langue au chat et tente un prudent « Mais quel âge avait-il… KiKi ? »

Elle se mouche, son mouchoir est en charpie : «Il avait genre cinq ans. Ah oui, c’était mon chien ! »

Je respire soulagé et la fait aussitôt se rassoir dans son siège. Tout ça pour un klébard. J’ouvre une nouvelle boite de Kleenex et lui donne un nouveau mouchoir car le sien est bon à essorer.

Anna m’explique que le tragique évènement est arrivé un jour de canicule. Dans le studio mansardé, sous les toits de zinc de Paris, le cabot commençait déjà à sentir et à se vider. Pas question de prolonger trop la veillée funèbre.  Elle l’a donc emballé dans un sac poubelle puis mis sur une étagère dans le frigo. J’imagine Kiki, la gueule tordue, la langue pendante, les quatre pattes en l’air, se les gelant entre les tranches de jambon blanc Fleury-Michon, le pot de tapenade verte « Les délices de Marie Claire » et les bouteilles de lait. J’espère pour la sécurité alimentaire d’Anna que le plastique était bien étanche.

Elle me raconte que ensuite elle a passé la soirée en recherche sur Google afin de savoir quoi faire du cadavre.

L’enterrement des animaux domestiques est régi par l’Article L.226-1 et L.226-2 du Code rural.

Si l’animal pèse plus de 40 kg, le propriétaire est obligé d’avertir le service d’équarrissage en s’adressant à la Mairie de son domicile. Ce service vient enlever gratuitement, à votre domicile, le corps de l’animal.
Si l’animal pèse moins de 40 kg, le propriétaire peut l’enfouir à une profondeur qui doit être de 1,20 m au moins, s’il n’y a pas usage de chaux vive.
Il est interdit par l’Article 98 du règlement sanitaire départemental de déposer des cadavres dans les mares, rivières, abreuvoirs, gouffres et bétoires et de les enfouir à moins de 35 m des habitations, puits et sources. Ils ne doivent être déposés ni sur la voie publique, ni dans les ordures ménagères.
Il existe des cimetières pour animaux et des centres d’incinération dont la liste pourra vous être fournie par votre vétérinaire.

Elle a réfléchi longuement.  Faire enterrer son chien dans un cimetière pour animaux est fort coûteux, environ 1000 euros. Une fortune. Jamais sa mère ne voudra payer une telle somme. Et puis le cimetière le plus proche était à Asnières. Plus accessible, une incinération individuelle avec récupération des cendres dans une urne est facturée entre 100 et 300 euros. Pour le prix le récipient est offert. C’est cher pour un budget d’étudiante. Et puis l’abandonner ainsi à des inconnus lui faisait vraiment mal au cœur. Comme son toutou pesait environ une quinzaine de kilos, il semblait possible de l’enterrer à au moins 1 mètre 20 de profondeur. Mais où ? Elle s’est rappelée qu’un copain en pinçait pour elle. Il était natif de Versailles et ses parents y possédaient un pavillon. Un malheur n’arrivant jamais seul, son forfait téléphonique était épuisé. Grace à Facebook elle a réussi à le contacter. Je n’ai pas osé lui demander si elle avait créé un groupe Kiki. L’ami, d’abord interloqué, en a parlé à ses parents. Ils étaient en vacances au Maroc, mais après une âpre discussion par SMS, ils ont fini par accepter cette singulière requête. Que ne faut-il pas faire pour qu’un adolescent boutonneux perde son pucelage. Par un dernier SMS, il lui a répondu qu’il s’occupait de creuser la fosse. 

Restait l’épineux problème de transport du corps. Personne dans les proches d’Anna, tous des étudiants comme elle, n’avait de voiture.

Heureusement, quelques jours avant, elle avait acheté à la FNAC une micro chaîne CD/MP3/USB. Et, coup de pot, l’emballage en carton n’avait pas été jeté dans le bac de recyclage. Elle pleurniche : « J’ai déposé Kiki dans la boite en carton avec son nonos préféré et sa gamelle ! »

Le lendemain matin, on était samedi, elle s’est rendue à la station Vaugirard prendre le métro ligne 12, Kiki sur les genoux. Il commençait à cocoter un peu. Mais dans la rame, mélangée aux différentes éfluves corporelles des voyageurs, personne ne s’en est rendu compte. A la Gare Montparnasse, elle flippait un peu en entendant les messages alertant les passagers sur les colis suspects. Si un policier lui demandait d’ouvrir son paquet, cela allait être sa fête. Sans traîner elle s’est achetée un billet. Le carton pesait de plus en plus lourd et la température montait sur le quai. Discrètement Anna a soulevé le couvercle. Kiki était tout gonflé et à travers le plastique, il la fixait avec une infinie tristesse. Vite elle a refermé la caisse. Puis elle a embarqué dans le train direction Rambouillet. Dans le wagon, elle a glissé l’encombrant carton sous mon siège. Il faisait chaud. Elle avait très mal dormi la nuit précédente et, bien que le trajet soit court, une trentaine de minutes, elle a dû s’assoupir en écoutant de la musique sur son iPod.

C’est le haut-parleur qui l’a réveillée. Elle me raconte  :  « Arrivée à la gare de Versailles,  je plonge une main sous mon siège. Pas de boite. C’est la panique. Je tâtonne. Rien. Je m’accroupis pour mieux voir. Kiki a disparu ! Je remonte la rame en regardant entre les sièges au cas où le carton aurait glissé. Rien ! »

Kiki n’a pas pu ressusciter et fuguer. Profitant de sa sieste de sa maîtresse, quelqu’un lui a fauché le cercueil improvisé. A l’évocation de ce douloureux souvenir, Anna rechute et recommence à pleurer : «  Ouinnn, Kiki va finir à la poubelle (snif) ! ». De son sac à main, elle sort  un collier avec une plaque de cuivre avec le mot Kiki gravé dessus. Elle le respire, cela la calme.

J’imagine la tronche du voleur quand il a ouvert le carton et qu’à la place d’une chaîne hifi Akai flambant neuve, il a découvert l’œil vitreux de Kiki !

Mycoman ou Tonton a des boutons

Tonton Eugène est en vacances.

C’est l’été, il fait très chaud dans son petit studio HLM du 5éme étage sans ascenseur. Il est venu passer quelques semaines dans sa famille, profiter de la fraîcheur du jardin et voir ses neveux et nièces. C’est ce que m’explique sa  sœur, qui l’accompagne avec deux de ses moutards Teddy et Shirley. Le gars travaille dans un Centre d’Aide par le Travail (CAT) et a besoin d’aide pour les démarches médicale ou administratives.  Elle me précise que pour le règlement de la consultation il va falloir que j’adresse la note au Service de protection des majeurs. Hélas Eugène a oublié sa carte Vitale et les coordonnés de la dame qui gère ses papiers. Mais gentiment il me tend sa carte d’identité.  Cela commence bien.

Eugène est un vigoureux gaillard d’une quarantaine d’années. Son visage rubicond et sa bedaine indiquent qu’il aime bien manger et piquoler.

Shirley, une blondinette à couettes,  m’explique gravement : « Tonton a des boutons !« 
Tonton est en short. Ses  mollets blancs sont  recouverts d’une belle éruption maculaire un peu purpurique.
- « Cela fait longtemps que vous avez cela ? »
Il me sort un morceau de carton déchiré et collant.  En retirant un emballage de Malabar, je déchiffre « DEXE… ».  Il y a trois mois son médecin habituel lui aurait donné cette créme à s’appliquer sur la peau matin et soir. Il a déjà vidé deux tubes sans effet. Il s’agit de Dexeryl une crème émolliente à base de de glycérol, vaseline et paraffine, qui a, comme principal mérite, de rester remboursé, bizarrerie qui fait le bonheur du laboratoire Pierre Fabre.  Sa seule indication remboursable avec SMR faible est le « Traitement d’appoint des états de sécheresse cutanée de certaines dermatoses telles que dermatite atopique, états ichtyosiques, psoriasis.Traitement d’appoint des brûlures superficielles de faibles étendues». A vue de nez on est hors AMM.

Je lui demande de me montrer ses pieds. Il semble surpris et perdu. Sa sœur doit lui délacer ses lacets et lui retirer ses chaussettes. Des squames tombent sur le carrelage noir, que sœurette balaye discrètement d’une main sous la table d’examen.

Je comprends la réticence de Tonton Eugène. Ses plantes de pieds sont recouverte d’une impressionnante couche cornée. Nous les médecins on appelle cela une hyperkératose plantaire. Ainsi équipé il peut marcher sur une planche à clous sans craindre de se blesser. Les ongles des orteils sont épaissis, blanchâtres et n’ont pas vu la lime du podologue depuis belle lurette.   J’allume la  climatisation et met la VMC à pleine puissance. Ce n’est pas très bon pour la planète mais l’air froid diminue la perception des odeurs. Aussitôt une congestion nasale bienvenue me protège de l’odeur.
J’enfile une paire de gants en latex. J’écarte un à un les orteils.  Sur chaque pied, dans les plis des derniers espaces interdigitaux, la peau est fissurée avec un enduit blanchâtre dosé à la truelle. Eugène a des pieds d’athlète de compétition.  Ce n’est pas un sportif, c’est le signe d’une dermatomycose.
- « Tonton t’es trop crade ! » s’écrie, pourtant fort à propos, Shirley en se prenant la gorge et en mimant un vomissement.  Sa mère lui file une tarte et l’évacue en salle d’attente.
Comme il me trouvait sans doute sympathique, l’Eugéne en profite pour me demander si je n’aurais pas une pommade pour ses “échauffements” de l’aine qui traînent malgré le badigeonnage avec des crèmes diverses depuis des années. Il baisse son short et son slip, et sous les yeux horrifiés de sa sœur, cette dernière  a mis la main devant ceux du neveu de deux ans qui mâchouille sa totoche,  nous découvrons un « eczéma marginé de Hébra » bilatéral d’anthologie qui descend jusqu’à la face interne des genoux.  Contrairement à ce que  pourrait laisser penser son nom, il s’agit aussi d’une atteinte de la peau dû à un champignon.  La nature est bien faite. Le ventre distendu retombe heureusement sur le pubis.  Le petit Teddy écarte les doigts de sa maman afin de ne rien perdre du spectacle. Je remonte son T-shirt publicitaire siglé « Bonduelle ». Je ne savais pas que cet industriel de l’alimentaire faisait aussi dans le champignon. Je soulève l’abdomen qui se décolle avec un Smac spongieux comme les deux tranches d’un croque-monsieur. Mais les filaments blancs qui se rompent ne sont pas du fromage fondu.  Le pli sous son ventre est aussi habité par une colonie de candida albicans. Vu les effluves, le service de collecte des déchets doit être en grève là aussi. Je laisse retomber le ventre qui se recolle aussitôt avec un bruit de ventouse.
Je stoppe Eugène juste  avant qu’il ne pose un arpion  sur la balance. Je dispose un morceau de drap d’examen en papier puis je le fais grimper sur le plateau.  Dans les toilettes publiques on trouve des systèmes automatiques  distributeurs de couvre siège WC en papier. Je me demande si cela existe pour le carrelage des cabinets médicaux. Contrairement à certains collégues qui ont adopté la Zazie ou la Noa attitude,  je travaille en chaussures. Ce jour là je m’en félicite.

84 kg pour  1 mètre 68.

- « Vos parents sont-ils diabétiques ? »
La soeur : « Le père est mort d’un accident de voiture et la mère d’une cirrhose !« 
- « N’auriez-vous pas perdu un peu de poids récemment ?  »
Il me confirme  qu’il a maigri, sans faire de régime, seulement en arrêtant de se taper des sodas et la bière devant TF1. Il faisait encore 105 kg il y a quelques mois. Il boit beaucoup. Selon sa sœur, « il  passe ses journées à aller pisser« . La tache jaune à l’avant du slip m’avait déjà donné cet indice. En outre il voit trouble malgré ses nouveaux verres de lunette.
J’explique que Eugène est porteur d’une collection assez étonnante de différentes mycoses, qu’il a maigri, boit et urine beaucoup et qu’il faut commencer par éliminer un diabète. Compte tenu des difficultés économiques et sociales d’Eugène, je ne demande qu’un bilan minimum.
Quant au traitement il me semble qu’on n’est plus à quelques jours près pour le démarrer.

Le lendemain midi, le patron du laboratoire me passe un coup de fil. Notre client a une glycémie  dans la zone rouge à  3.10 grammes par litre  (normale 0.74-1.07), mais il n’était pas totalement à jeun, n’ayant pu s’empêcher d’absorber deux ou trois tartines beurrées pendant la nuit.  Le reste du bilan biologique sommaire est normal.  Il est VIH négatif. La tribu patiente dans son hall. Je lui suggère d’en profiter pour demander au bonhomme de revenir strictement à jeun et de le repiquer avec glycémie de contrôle, dosage de l’hémoglobine glycosylée  (HbA1c) et surtout une cétonurie.

Glycémie en zone rouge

24 heures plus tard, le laborantin me rappelle. La glycémie est grimpé à 3.25 grammes par litre, le taux d’HbA1c bat des records à plus de 14.5 % et, plus embêtant, il y a trois croix d’acétone dans les urines.

Nous sommes un vendredi après-midi au milieu du mois d’août. J’essaye plusieurs numéros de téléphone. Hélas tous mes correspondants endocrinologues habituels sont sur les plages. Heureusement il reste le CHU local. J’appelle le service. On me donne le numéro du portable du senior de permanence. La diabétologue me confirme qu’il faut effectivement l’hospitaliser et si possible avant 15 heures 30 car après, en cette veille de weekend d’août, il n’y a plus grand monde dans le service. Je donne son nom, son prénom, sa date de naissance. La secrétaire du service me demande son numéro de téléphone. Problème, je regarde dans son dossier, j’ai oublié de le demander pour ce patient de passage.  Je raccroche en indiquant que je vais me débrouiller pour le joindre.
J’appelle le laboratoire. La secrétaire en a bien noté un, mais l’indicatif n’est pas le bon. C’est celui de son domicile. Hors il ne peut techniquement s’y trouver. J’appelle quand même et laisse un message sur le répondeur.
Au bout d’une heure d’intenses cogitations je me suis souvenu du prénom de sa sœur; C’était Betty. Elle s’était mariée, un simple PACS m’aurait fait gagner du temps. Par recoupements j’ai retrouvé son nom grâce aux options de tri dans mon logiciel médical. Une Betty avait un an de moins qu’Eugène. Hélas pas de numéro de téléphone dans son dossier, c’est une patiente de mon associé.
Pas de traces de la dame non plus dans les “Pages blanches”.
Cette famille habite dans la cité HLM voisine, au « 24 rue du Prince Charmant« .  Un édile facétieux a donné des noms de contes aux différentes rues de ce quartier. Les plus malchanceux demeurent rue des « 3 Petits Cochons« .

Eugène est aux bains

Il est déjà midi. C’est la canicule dehors. Il va falloir que j’y aille. D’un coup de voiture, je me rends à l’adresse indiquée. Je trouve le 22, puis le 28 mais pas de 24. Je gare ma voiture et descends. Derrière la zone des poubelles, j’entends des éclats de voix, des éclaboussures et des rires d’enfants. Il y a un bâtiment avec un escalier montant vers le 24 bis.  Le rez-de-chaussée dispose d’une pelouse, enfin plutôt d’une zone herbeuse grande comme un timbre poste, entourée d’une maigrelette haie.
Entre des fauteuils en plastique dépareillés et un bidet de faïence qui bronze au soleil, on a installé une  petite piscine hors sol. Mon Prince  Charmant est en train de barboter   avec son neveu, sa nièce et  ses mycoses…  Soudain le petit Teddy se met à pleurer. Stupéfait le pauvre vient de laisser tomber sa tétine en me voyant. Sa grande sœur met la tête sous l’eau,  on voit seulement ses fesses dépasser, retrouve l’objet en apnée et le lui fourre dans le bec. Les pleurs s’arrêtent.
Ouf…
Eugène est content de me voir. Il sort de la piscine gonflable. Masqués par les coups de soleil de soleil, on voit moins ses boutons.  On va se mettre à l’ombre dans l’appartement.  Le couloir est encombré d’objets divers. Dans le séjour je croise trois adolescents, deux se pelotent dans l’ombre. Ils s’éclipsent vers la chambre. Celui qui reste, me dit que sa mère est allée faire des courses au supermarché, mais il ne connait pas son numéro de portable.
J’explique à Eugène qui ruisselle sur le canapé de velours jaune qu’il faut l’hospitaliser en urgence. Je lui rédige un courrier et je m’en vais en lui expliquant qu’il faut qu’il se fasse conduire à l’hôpital rapidement.
A 16 heures, le téléphone sonne. C’est la sœur.  Elle ne comprend rien. Le frangin est affolé. Je lui ré-explique en lui précisant qu’au CHU ils attendaient son frère avant 15 heures 30. Elle me dit qu »elle n’a pas permis, que son mari n’en a plus, que sa fille aînée qui a une voiture est en vacances à Mimizan. Je lui donne le numéro de téléphone de l’ambulance.
Un quart d’heure plus tard, elle me rappelle. L’ambulancier n’a pas de véhicule disponible immédiatement. Et puis, elle s’inquiète des frais. Son frérot n’a pas de mutuelle et n’est pas en CMU.
Je lui demande de m’envoyer fissa son diabétique de frère avec sa carte Vitale et son sac. Je passe à nouveau un coup de fil. Un taxi va venir chercher Eugène devant mon cabinet.  Heureusement il arrive aussitôt.
En quelques clics, grâce à l’Espace Pro de l’Assurance Maladie,  pas en panne ce jour là, je me déclare comme son médecin traitant, ce qui me permet ensuite de faire une télédemande d’exonération du ticket modérateur pour un diabète de type 2.
Hop je valide. Je repasse un coup de fil au médecin hospitalier en lui narrant le contexte et les raisons du retard d’Eugène. Elle rigole et me dit qu’elle va l’attendre avant de partir.  J’entends l’ambulance arriver. J’installe Eugène dans la voiture, donne son formulaire au chauffeur en lui disant de l’amener dare-dare directement à l’étage du service d’endocrinologie où l’équipe soignante l’attend et lui a réservé un lit.

Sa sœur m’a rappelé aujourd’hui. J’ai crains qu’un de ses enfants n’ait chopé une  mycose. Mais non ils sont résistants. Eugène est toujours hospitalisé car sa glycémie ne baisse pas sous insuline. Et puis l’ophtalmologiste est inquiet pour sa vue.  J’ai pu la rassurer sur la prise en charge de l’assurance maladie. En 48 heures chrono, le médecin conseil a accordé une exonération jusqu’au 15 août 2016. D’ici une semaine il faudra qu’elle actualise sa carte Vitale dans une borne.

Et puis sa curatrice m’a appelé aussi pour me remercier de m’être occupé de son Eugène. J’en ai profité pour lui refiler mon RIB.

Notes :

La «PROTECTION JURIDIQUE DES MAJEURS» est une mesure judiciaire ordonnée par les Juges des Tutelles. Elle s’adresse à des «personnes qui sont dans l’impossibilité de pourvoir seules à leurs intérêts en raison d’une altération de leurs facultés mentales ou corporelles si ces dernières sont de nature à empêcher l’expression de la volonté». La mesure (curatelle, tutelle, sauvegarde de justice, mesure d’accompagnement judiciaire) est prise en fonction de l’état de santé de la personne et de ses besoins. Elle vise, selon les cas, à protéger les bénéficiaires, à les aider à recouvrer tout ou partie de leur autonomie, à faciliter leur insertion sociale et (ou) professionnelle.

Mais keskila l’Abraham ?

Avec son fourgon blanc qu’elle conduit sans assurance et permis, il faut bien car Esaïe, le père, est à l’ombre, la Noiraude m’a amené la fierté de la famille, le seul mâle au milieu d’une portée de filles. Heureusement pour la paix de mon cabinet le reste de la tribu attend empilé sur la banquette avant du Mercedes.  La plus jeune bavant, la totoche à la bouche, est coincée sur le tableau de bord,  collée derrière le pare-brise. A trois ans elle ne parle pas encore. C’est dommage elle ne  peut donc pas encore remplacer le GPS.
Le gamin de 14 ans et demi n’a rien sur le plan médical, mais, problème, il n’est pas allé à l’école de la semaine. Ils viennent donc “chercher le certificat”.
Histoire de faire la conversation, je lui demande quand même :
- “As-tu le nez qui coule ?
-  “…..”
- Sa mère, en lui filant une claque,  traduit : ”Réponds l’Abraham. Tu morves ?
Le choix de ce prénom biblique indique que les parents manouches sont protestants évangélistes comme beaucoup de voyageurs.
- Abraham : “….”
- Moi : “Tu tousses ?
- Abraham : “…..”
- Sa mère, heureusement qu’elle est là, lui refile une nouvelle rouste : “Tu fais keu keu ?”
- Abraham, un neurone a dû se décoincer : “Non
- Moi : “Tu éternues ?
- Abraham : “…..”
- Sa mère, dont l’aide est précieuse : “T’atchoumes ?”
- Abraham : “Non
- Moi : “Tu as mal au ventre ?
- Abraham : “…. »
- Sa mère, en virtuose du sous-titrage : “T’as mal au bide ?
- Abraham : « Honn
- Moi : “As tu la diarrhée ?
- Abraham, qui rechute: “…..”
- Sa mère, parfaitement bilingue, avec une claque sur la tête : “T’as la chiasse ?
- Abraham : “Non
- Moi : “As tu été aux toilettes ce matin ?
- Abraham : “…..”
- Sa mère, que je remercie pour son intervention : “T’as chié quand ?
- Abraham : “Chaipas
J’ausculte, je palpe, j’otoscope. Rien à déclarer, des poumons parfaits, un ventre souple, un pharynx de  compétition, un coeur de champion, des tympans nickel.
- Moi, un peu inquiet sur son niveau scolaire : “Tu es en quelle classe au lycée ?
- Abraham : “…..”
- Sa mère : “Y redoub’e sa 6ème. Cé bi’n ça l’Abraham ?
Effectivement sur une boite mécanique récente cette vitesse est juste à coté de la marche arrière.
- L’Abraham : “Ouais
Je le mesure car sa mère est très inquiète pour sa taille définitive. Il est vrai qu’elle même n’est pas très grande. Son gamin atteint le mètre quarante, deux de moins qu’elle. C’est une bonne taille pour la sixième.
- Sa mère : “Y est au lycée Vitorugo
- Moi, que le mutisme gagne : “….”
- Sa mère : “Y faut l’certificat
Je sais que le principal de cet établissement ne rigole pas avec les absences. Pourtant dans le cas de ce garçon il pourrait faire une exception, s’éviter une inutile paperasserie et soulager les professeurs de sa présence, mais non le règlement c’est le règlement.
- Moi : “Tiens tu n’es plus ici. Pourquoi as tu changé de lycée ?
- Abraham : “…..”
- Sa mère : “Ben il a fait des conneries ici… comme tous les gamins à c’t’âge.
Il est grillé surtout. La rumeur locale prétend qu’il aurait accidentellement mis le feu au gymnase en incendiant volontairement une poubelle, malheureusement un peu trop proche du bâtiment dont un  archirtecte imbécile avait oublié d’ignifuger le mur. Le juge lui avait demandé s’il était conscient de la gravité de son geste. L’Abrahan a  grommelé : «M’en fout jé pas de Nike
- Moi, cruel : “Cela se passe bien en cours ?
- Sa mère : “Ca va. Y dit rin !”.
Je m’en doutais un peu. Heureusement la carte Vitale est à jour de la CMU. Pour une fois elle n’est pas perdue ou oubliée dans la caravane. Cela m’évite d’imprimer une feuille de soins papier et de mettre une croix dans la zone signature, puis de l’adresser par la poste à une caisse toujours exotique.
Je lui fais son certificat d’absence pour la journée. Personne ne sait lire dans la famille, mais la maman à l’air contente. En plus on  ne m’a même pas demandé de médicaments !
- La mère, pendant que je la raccompagne à la porte, en constatant que comme d’habitude son camion bloque l’entrée du parking : “Mais keskila l’Abraham ? Cétipas les vers ?
C’est à ce genre de détail qu’on voit qu’il ne faut pas désespérer, que l’intégration, certes difficile, est possible. Quand les gens déménagent d’une autre région et viennent habiter ici, les nourrices leur apprennent que le coin est dangereux surtout pour les enfants. Selon la légende populaire, il y aurait des bandes de vers qui infestent le pays et entrainent un tas de symptômes curieux, des pics de fièvre inexpliqués, des diarrhées glaireuses lorsqu’ils pondent ou régurgitent, voire des crises d’appendicite quand ils font bouchon dans le ventre. Ils provoquent des crises d’asthme si par aventure ils réussissent à chatouiller les poumons. Des conjonctivites leur sont imputés quand ils se fourrent dans les yeux. Il se murmure même que les plus méchants “montent au cerveau” et donnent de convulsions, surtout lors des nuits de pleine lune. Les marchands de vermifuges font fortune. On en consomme localement au moins la moitié de la production mondiale. D’ailleurs dans la recette traditionnelle du Quatre-Quarts on a remplacé depuis belle lurette les 250 grammes de farine par des comprimés écrasé de Combantrin. Certains même rajoutent une giclée  de sirop de Fluvermal pour relever le goût.
Les médecins ont beau tenter de rassurer les patients sur la bénignité du ver ligérien qu’on ne doit pas confondre avec celui de Muscadet, ceux-ci restent sceptiques car il n’y a pas de fumée sans feu. Et puis comme le dit le dicton : “Si la nuit tu as les fesses qui grattent, le matin tu as les doigts qui puent”.


L’homme à la tête de fraise

Gainsbourg a chanté l’homme à la tête de choux. Chirac aime la tête de veau.  Moi j’ai entendu la complainte de l’homme à la tête de fraise…

L’été, pendant les vacances des confrères de moins en moins remplacés, on a parfois à prendre en charge leurs patients. C’est la plongée en médecine inconnue.  C’est exotique. Ainsi lundi matin, je découvre, planté dans l’entrée avec ses bottes de jardinier et en salopette, Norbert Ciflorette, une anthologie de la gastro-entérologie à lui seul. Malgré la canicule, il avait entouré son maigre cou d’une écharpe verte. Au dessus il y avait une fraise géante, enfin sa tète, d’un beau rouge violacé.  A l’avant un nez proéminent, hypertophié,  tuméfié, sanguin, gonflé de veinules. On dirait une mûre.  Par les orifices des anfractuosités sourd  un coulis jaunâtre. Comme il a passé la date de commercialisation, une escadrille de moucherons tourne autour.  Dans le jargon médical, c’est ce qu’on appelle un rhinophyma.  C’est pratique, il n’y a pas besoin de lui demander ce qu’il boit, c’est écrit sur son visage, et ce n’est pas du Perrier. Bon évidemment c’est un peu gênant coté secret médical.

Le type va directement s’allonger sur le divan sans passer par la case interrogatoire dans le fauteuil devant le bureau. Il est bien dressé. Comme quoi nous ne faisons pas tous la même médecine.

Il a 55 ans. Je lui aurais donné beaucoup plus. Six ans plus tôt, il me rote qu’il a été opéré d’un cancer de la gorge. Sous le tissu, j’avais déjà repéré le trou au milieu du cou lui permettant de respirer après sa  laryngectomie totale.  Des tatouages indiquent qu’il a bénéficié aussi d’une radiothérapie. La rééducation a été de bonne qualité. En modulant ses éructations oesophagiennes, il arrive à se faire comprendre en bouchant sa  trachéostomie avec sa main.

−«C’est fini le tabac ?»

− «Zezendplusrien…alors» exalte-t-il en faisant une grimace dégoûtée. Je le crois. Par contre il se rattrape sur le rouquin.

Couché sur le dos sous le néon, d’un doigt il me montre sa tronche.  Je ne vois pas grand chose en dehors des stigmates d’une addiction cognée au pinard.

Il pose un doigt sur sa trachée : «Zédéboutons…».

Je m’approche. Parmi les veinules et autres  télangiectasies, c’est pas facile de voir quelque chose d’inhabituel. La prolifération considérable des capillaires sanguins dessine une carte routière. C’est aussi touffu que le réseau de la région parisienne. Je discerne quelques traces de pustules sur les joues et le menton, qu’il a décapitées au rasoir.  Sous la lumière crue, avec ses pépins, le mimétisme avec la fraise est encore plus frappant.

− «… depuistroizours» poursuit-il en bouchant sa canule. Et il tend sa main gauche avec l’index et l’annulaire levés, le majeur est amputé. Va comprendre.

Je me penche sur lui. Des effluves anisées. Ricard ou Pastis 51, j’hésite.

−«zagratte»

Je sors la loupe. Derrière l’anis, je perçois une belle exubérance d’arômes, aux parfums puissants de fruits rouges.  Un Gamay rosé peut-être ?

−«zabrûle»

Je palpe ses parotides qui sont bien dodues comme celles du bonhomme Michelin. Réflexion faite, il y a peut-être un peu de framboise.

−«zapike»

Un cépage cabernet indiscutablement. Un Bourgueuil ?

−«ématenzion»

Pouf, pouf, un coup de tensiomètre électrique. Quoique c’est peut-être une senteur de violette ?

−«kékézé»

Un Chinon alors ? Pas facile de faire un diagnostic correct avec cette odeur de rillettes qui masque tout.

Je le fais s’asseoir, lui emprunte sa carte Vitale et ouvre un nouveau dossier informatique.

En résumant son affaire, je lui explique qu’il a une folliculite de la barbe, ou peut-être une poussée de rosacée, qu’il faut se calmer coté rasage, pas plus d’une fois par semaine avec un jetable et que je vais lui donner un antiseptique local et un antibiotique en lotion.

Il lit ce que j’ai écrit : «zétou». Il a l’air déçu par les deux pauvres lignes. Après réflexion, je lui demande s’il n’est pas allergique. Puis je rajoute un antibiotique par voie orale, car le terrain est quand même … fatigué et que l’antibiorésistance est, dans ce contexte, le cadet de ses soucis. Il s’en va avec sa petite ordonnance. Pas bavard le mec quand même. J’entend vrombir le deux cylindres de la voiturette sans permis garée derrière dans la cour.

Trois jours plus tard,  le phénomène m’était totalement sorti de l’esprit.

Le téléphone sonne. Je décoche : «vousvouzouvenédemoi».  Je lui dit que oui. Il est inoubliable et pourtant je ne me rappelle plus de son  nom. Il m’annonce : «zédusangdanslézelles».  Monocorde, si j’ose dire, il continue «zéacauzedumédikament».   J’ose un «Et alors ?». Il m’explique comme à un ignare «avélapankréatitefautpasprendrecertainsmédikaments».  Tel un instituteur il me dit : «Célemédikamentquifaitzaignélapankréatite», puis  «zéarrétélazélulézazaigneplus». J’en reste sans voix.  Que peut-on argumenter contre une telle sagesse populaire ?

En fait c’est un bavard, on a tort de se fier à sa première impression. Au téléphone ce grand timide  est intarissable «vouszavépasvuzurlordinateurkezéunepankréatite». Ben non, je lui explique que son médecin habituel n’étant pas mon associé,  mon ordinateur high-tech ne sait pas encore aller fouiller dans les dossiers papiers du collègue dont le cabinet est situé à plusieurs rues du mien. Et puis qu’un antibiotique ne fait pas saigner. Qu’il y a certainement un problème qui n’a aucun lien avec le récent traitement et qu’avec ses antécédents digestifs et laryngés, on n’a que l’embarras du choix.

Il insiste «éledéhèmpé». Il me scie là. Ainsi il y a des piliers de bistrot qui ont cru Philippe Douste-Blazy quand en 2004 notre Ministre de la Santé promettait le Dossier Médical Personnel pour tous le 1er juillet 2007 au plus tard !

−«ézavélakartevitalezavépasvukezavéunepankréatite». Décidément l’alcool qui baigne son cerveau a dû entraîner un court-circuit. Je lui explique que c’est une légende, qu’il n’y a pas de dossier médical dans la puce. Il n’a pas l’air convaincu : «cébizar»

−«émondocteuryrentrekand». Je lui réponds que je n’en sais rien vu que ce dernier a oublié de m’envoyer une carte postale. Ze crois, son zézaiement est contagieux, que je ne lui inspire pas confiance.

 

La fessée est-elle bénéfique en cas de diabète?

Ce matin j’ai vu une accorte dame en consultation. Elle a 35 ans et est native de Côte-d’Ivoire. Comme elle avait un peu de tension, elle m’a répliqué que c’était sans doute à cause de sa mésaventure d’hier.
Elle s’en est expliquée. Son mari, un bon à rien, s’est tiré avec la coiffeuse lui laissant deux enfants et oubliant de payer la pension alimentaire. Elle travaille comme aide ménagère à domicile et en plus fait des heures de ménage au black : «Faut bien car la vie est du’e ! ».

Lors d’un remplacement d’une collègue malade, un veuf de 80 ans s’est déculotté devant elle, a baissé son caleçon. Puis lui montrant son imposant postérieur d’un index impérieux, il lui a demandé de le fouetter car «Selon la faculté  c’était bon pour son diabète ! ».  Cela l’a fait rigoler au départ. Mais le type insistait lourdement. Il s’est flanqué une ou deux tapes sur les fesses, marquant d’une empreinte rouge la blancheur lunaire de ses deux hémisphères. Il suppliait «Moi, avec ma rhizarthrose, je peux pas taper fort !». Soudain, alors que retentissait les trois coups de la comtoise, elle s’est rendu compte qu’en plein milieu de l’après-midi, les voisins étaient au boulot. Si elle criait il était fort improbable que la vieille dame du dessous lui vienne en aide. D’autant qu’on entendait, à travers le sol, le générique des Feux de l’amour, le volume de la télé poussé au maximum. Le problème c’était qu’il donnait son spectacle au milieu du salon. Elle a laissé tomber balai et serpillière, a fait un pas de diversion à gauche, puis l’a contourné par la droite. Interloqué par la manœuvre il ne l’a pas touché. Et puis il avait heureusement le falzar aux mollets ce qui entravait ses mouvements. Dans le couloir elle a récupéré au passage son sac à main  et son gilet et s’est enfuie. Le bonhomme l’a poursuivi sur le palier et puis dans l’escalier. Elle était très inquiète en l’entendant s’époumoner: «Faud’ait quand même pas qu’y pète une du’ite au cerveau !». Belle exemple de conscience professionnelle, elle a dû remonter pour le soutenir car il a  manqué de trébucher. C’est pas évident de de pas rater une marche quand on a 120 kg à déplacer et qu’on retient son pantalon avec ses deux mains. Essoufflé sur le trottoir, il  lui a réitéré sa proposition : «Je peux vous donner un dédommagement de 2.000 à 10.000 francs ! C’est honnête non ?»

J’ai demandé à la dame si c’était pour une séance ou s’il s’agissait d’une somme forfaitaire pour un fouettage régulier. Elle ne savait pas. Comme elle n’avait pas l’air plus offusqué que cela en « ayant déjà vu des ve’tes et des pas mu’es » dans  sa carrière, je me suis étonné qu’elle n’est point acceptée cette offre fort généreuse. « Je avais pas envie de voir a’iver les gendarmes chez moi » m’a-t-elle rétorqué. Je lui ai répondu que effectivement cela sortait un peu du cadre classique d’un contrat de travail, mais après tout, qu’entre adultes consentants tout était possible.
La seule limite étant l’abus frauduleux de la « situation de faiblesse d’une personne dont la particulière vulnérabilité, due à son âge, à une maladie, à une infirmité, à une déficience physique ou psychique est apparente et connue de son auteur, soit d’une personne en état de sujétion psychologique ou physique résultant de l’exercice de pressions graves ou réitérées ou de techniques propres à altérer son jugement, pour conduire cette personne à un acte ou à une abstention qui lui sont gravement préjudiciables« .
En simplifiant, si l’olibrius était atteint d’une démence sénile et qu’elle le sache, elle pouvait s’attirer les foudres de la justice en se faisant rétribuer pour cette tâche.
Elle n’en savait rien. L’homme vit seul, signe lui-même les chèques de salaire, ce qui atteste de l’absence de tutelle ou curatelle. Bon évidemment cela fait quelques années que l’euro est la monnaie officielle, mais il était peut-être atteint d’une confusion passagère.  Et puis détail qui pouvait expliquer la séance d’exhibitionnisme ancillaire, pendant les deux heures où elle a fait le ménage, elle l’a vu se servir régulièrement des verres de rosée pris au cubitainer posé sur l’évier de l’office. Voilà qui expliquait son échauffement sanguin.

A ces détails j’ai finalement reconnu l’hurluberlu. C’est un de mes patients, Maître Jambu, l’ancien notaire de Mallemort. Lors de sa dernière visite je lui avais conseillé de pratiquer un exercice physique régulier. Je m’espérais pas à ce qu’il suive mes conseils. Bien entendu, je n’en ai rien dit à la dame, secret médical oblige, mais je m’attends à ce que pervers pépère vienne me demander bientôt un certificat médical de non contre-indication à la fessée…

Question subsidiaire, sur le plan médical, la flagellation fessière est-elle bénéfique en cas de diabète de type II?

Urinothérapie : Le fêlé à la MG

Tiens, Monsieur Tancrède De Mondragon m’attend dans le hall. Comme à son habitude il n’a pas pris rendez-vous. Effectivement, il y a déjà quelques minutes, j’ai cru entendre le bruit caractéristique de son bolide se garant dans le parking derrière. Il retire sa casquette, remonte ses lunettes d’aviateur sur le front et me salue :  «Faut qu’on se voit Docteur, c’est urgent !». Ses deux mains sont entourées de bandes malpropres. Après une demi-heure, j’ai un trou dans le planning et je le fais entrer dans mon bureau.

D’emblée il prévient : «Je ne peux pas vous payer». Il me dit cela à chaque fois, mais m’apporte de temps en temps un cadeau dont l’utilité n’est pas toujours évidente. Ainsi j’ai retrouvé il y a quelques mois, posé sur une chaise de la salle d’attente, un lapin blanc avec un ruban rose autour du cou, dans une cage avec un petit mot «Pour votre fillette. Votre dévoué Tancrède». Même si l’intention était louable, j’étais bien embêté. Ma fille a 18 ans et a passé l’âge de pouponner une boule de poils. Je l’ai offert à la bouchère et je suppose qu’il a terminé sa vie en civet avec du persil dans les narines, car la dame n’est pas une romantique.

Je compatis : «Que vous est-il encore arrivé ?»

- «Comme vous ne le savez peut-être pas, je veux vendre ma maison, mais il faut que je la nettoie avant…»

J’attends la suite avec curiosité. Il est de notoriété publique que depuis certains évènements, l’hygiène domestique est le cadet des soucis de Tancrède de Mondragon. Sa demeure est à l’abandon. Devant son excentricité toutes les femmes de ménage du coin ont renoncé depuis longtemps et depuis la saleté s’est accumulée.

- «Le carrelage était noir, j’ai frotté avec une brosse de fer, mais comme cela ne suffisait pas j’ai lavé avec de l’acide…»

-  «… et vous vous êtes brûlé les mains ?»

Il soupire : «Et oui. Quand on est maladroit.»

Je découpe au ciseau les bandes brunâtres : «Et qu’avez-vous mis dessus ? Cela sent curieusement ?»

- «Je me suis pissé dessus matin et soir, c’est ce que mon grand-père conseillait, mais ce n’est pas très efficace !»

Mon mouvement se fige. J’enfile une paire de gants. Protégé par le latex je palpe doctement. C’est une brûlure au deuxième degré, mais il n’y a pas de surinfection. Il parait que l’urine fraîche aurait naturellement des propriétés antiseptiques.

Le bonhomme, 70 ans mais encore vert, traîne une réputation de grand original. Il y a deux ans sa femme en a eu marre et est allée vivre chez son fils.  Mais Tancrède a des doutes : «Docteur, vous ne m’ôterez pas de l’idée qu’après quarante ans d’une vie de couple sans un nuage, elle n’est pas partie de sa propre volonté !». Je suis un peu mal à l’aise car j’ai une part de responsabilité dans l’affaire. J’ai vu en consultation une seule fois Madame De Mondragon. Elle m’a demandé gentiment une ordonnance de neuroleptique afin d’en assaisonner de quelques gouttes la soupe vespérale de son mari. Il parait que leur ancien médecin traitant renouvelait régulièrement la prescription. J’ai refusé. Quelques jours plus tard, elle disparaissait du domicile conjugal.

Troublé, j’ai demandé : «Et qu’est ce qui vous fait penser cela ?»

Il a des indices : «Une femme n’aurait jamais laissé un plein tiroir de petites culottes de soie !». L’argument se défend. De temps en temps, il me l’a aussi avoué, quand la nostalgie est trop forte, il s’enfouit le visage dans la lingerie fine et respire l’air des temps heureux. «C’est mieux que le Prozac» m’affirme-t-il.

Pauvre homme, depuis qu’il est célibataire forcé, il n’a plus qu’un ami,  un chien adopté à la SPA. Mais aujourd’hui ce dernier n’accompagne pas son maître ce qui est inhabituel.  Je demande : «Et Grenade comment va-t-il ?».  Il étouffe un sanglot.

Il y a quelques années, il s’est offert une «voiture de sport» d’occasion, une MG décapotable vert bouteille. La belle anglaise a perdu beaucoup de son lustre d’antan. A bord, il écume les routes du canton, décapoté, été comme hiver car le mécanisme est cassé.  Prudent, il attache son clebs à la place du passager avec la ceinture de sécurité. L’animal, un caniche particulièrement stoïque, reste assis sans broncher même quand il pleut dans l’habitacle. Comme il a les yeux fragiles,  il l’a équipé de lunettes de soleil.  Ainsi l’équipage ne passe pas inaperçu, et c’est heureux, quand il déboule dans la rue principale faisant fi des limitations de vitesses.

«Il a disparu» sanglote-t-il. «Un voisin a dû l’empoisonner ou lui tirer un coup de fusil !». C’est plausible car un tel chicaneur s’est fait quelques ennemis au fil du temps.

Je lève un sourcil interrogatif :  «Et vous n’avez pas été à la Gendarmerie ? ».

Il me jette un coup d’oeil furibard : «Je ne peux pas après la mésaventure de l’autre jour».

La boulangère m’a effectivement touché quelques mots de l’histoire pendant que je prenais sa tension. Entre deux coups de pompe, j’ai compris qu’un gendarme en civil est entré dans sa boutique et a dit bonjour à la cantonade. Monsieur Tancrède qui faisait la queue devant le comptoir a sursauté. Bousculant tout le monde il s’est précipité hors du commerce. Après un moment de stupéfaction, le pandore, qui n’était pas en service, a commencé à le courser mais n’a pas réussi à le rattraper, officiellement handicapé par une blessure, mais surtout par son surpoids.

- «J’ai cru entendre que vous avez quelques soucis avec les autorités ?»

Il m’explique qu’il a surement été dénoncé par un malveillant. Il a un vieux contentieux avec le maire. Ce radin aurait refusé de faire prendre en charge par le budget communal le goudronnage d’un chemin privé qui conduit à sa propriété.  Alors pour le taquiner, il passe régulièrement devant la maison de l’édile, s’arrête dans un grincement de frein, fait vrombir son moteur et même parfois actionne son klaxon italien, non homologué pour la route, et qui joue «La cucaracha». L’élu, que je connais, commence à être fatigué d’être réveillé la nuit par ce concert gratuit et un peu monotone.  Si le vacarme nocturne continue il va devenir accro au Stilnox.

Mais la semaine dernière notre trublion est tombé dans un véritable traquenard, «une embuscade tendue par la Maison Poulaga». Alors qu’il venait de se livrer à son passe-temps favori, une estafette bleue avec deux uniformes à bord l’a pris en chasse. Puis lui faisant une queue de poisson, l’a forcé à s’arrêter en crabe sur le bas-coté. Touchant son képi du doigt, le gendarme de 1ère classe Martin lui a intimé : «Vos papiers M’sieur». Il a obtempéré, mais les choses se sont gâtées quand le brigadier Duchemin a poliment demandé de souffler dans le ballon. «Je venais de me taper avec mon chien une bouteille de Chateauneuf-Du-Pape», s’excuse-t-il. «J’ai sauté par dessus la portière de ma MG, j’avais laissé les clés sur le contact, et Vraoum, j’ai démarré sur les chapeaux de roues pendant que ses deux ahuris baillaient aux corneilles dans un nuage de fumée noire. L’ennui c’est qu’un pneu est passé sur les harpions du gros balourd». Heureusement la voiture britannique est légère, et un pied de militaire c’est quasi indestructible surtout protégé par la coque métallique de la chaussure de sécurité réglementaire. Mais il y avait eu rébellion et délit de fuite.  J’avais d’ailleurs rédigé un certificat d’ITT pour le gendarme Martin en arrêt de service depuis cet épisode peu glorieux. «Hélas ils ont gardé mon portefeuille. Ce n’est pas grave pour mes papiers, car je n’ai plus de permis de conduire depuis belle lurette, mais… il sanglotte à nouveau, il y avait aussi la seule photo que je possède de mon chien !»

- «Mais la maréchaussée n’est donc pas venue encore chez vous ?»

- «Si, mais je les vois arriver de loin avec toute la poussière qu’ils soulèvent avec leur Renault Trafic. Cela apprendra au maire de ne pas vouloir entretenir le chemin». Il rigole : «J’ai le temps de sortir par la porte de derrière, et planqué dans le bois, j’attends qu’ils repartent.»

Son coup de cafard est passé. Il a de grands projets. Il veut quitter le village pour se rapprocher de sa femme. Certes il a un grain, mais il me manquera. Je lui rédige une ordonnance plus orthodoxe que son urinothérapie. Il me remercie chaudement et repart, bien entendu, incorrigible en emballant le moteur de son spider.

Quant au sort du chien Grenade, j’ai une vague idée. Je ne serais pas étonné qu’à l’instar de sa maîtresse, il ait pris ses cliques et ses claques. Il est peut-être même allé frapper à la porte du chenil de la SPA où il coule depuis une retraite plus tranquille.

 

 

Comment j’ai perdu une paire de chaussures

C’était une triste fin d’après-midi début novembre. Dehors il pleuvait et ventait sur Mallemort. Le téléphone sonne. Au bout du fil le patron du laboratoire de biologie du coin semble fort inquiet. Un bilan est inquiétant. L’INR d’un dénommé Jacques Dubois, jeune homme de 28 ans, est grimpé à 18.

L’alarme de son application en a hurlé de frayeur. Le dernier record est battu à plate couture. Il a vainement tenté de joindre mon associé, c’est lui le médecin traitant, mais celui-ci est en congé. Je note les coordonnées sur un post-it et je raccroche. J’ouvre le dossier informatique de l’hypercoagulé. Rien, aucune trace d’une ordonnance d’un traitement anticoagulant par SINTRON®, PREVISCAN® ou COUMADINE®, les trois principaux anti-vitamine K (AVK) utilisés en France. Dans le dossier je trouve enfin un document pertinent, un compte-rendu récent d’un doppler veineux des membres inférieurs. Sa lecture en diagonale, car je suis en consultation, me laisse perplexe. Le symptôme justifiant l’examen, une douleur atypique du mollet, n’est pas d’étiologie vasculaire. D’ailleurs l’angiologue ne recommande qu’un traitement par topique local. Profitant d’une petite pause, je tente d’appeler le malade chez lui. Le téléphone sonne désespérément dans le vide. Je réessaye plusieurs fois dans l’heure qui suit. Aucune réponse. Mon collègue est aussi injoignable. Je finis par passer un coup de fil à l’angiologue qui tombe des nues. Non il n’a pas prescrit d’anticoagulant ni même de bilan biologique. Je n’en ai pas trouvé trace non plus dans les prescriptions d’examens complémentaires archivées dans le dossier médical. Le mystère s’épaissi. Je repasse un coup de téléphone au biologiste qui après quelques clics sur son ordinateur m’indique que le prescripteur de l’analyse c’est le service des urgences de l’hôpital. Mauvaise pioche car la piste s’arrête brutalement. Essayer de contacter ce service pour obtenir des renseignements complémentaires demande trop de masochisme et de patience.

L’heure tourne et le problème reste en suspens telle une épée de Damoclès sur la quiétude de la soirée qui approche. En triturant la liste des patients dans mon logiciel médical, je trouve deux autres personnes portant le même patronyme et qui habitent une maison voisine. Ce couple est plus âgé d’une génération. Je suppose qu’il s’agit des parents. Il y a deux numéros de téléphone. Je commence par le fixe. Un répondeur me signale que «Monsieur et Madame Dubois sont en vacances et ne rentreront que dans trois jours». C’est pratique pour les cambrioleurs, ils peuvent bosser peinard sans craindre de risquer de croiser les propriétaires. J’essaye le portable. Bingo, on me répond enfin. Ces gens sont en vacances au Maroc. La chance est enfin de mon coté puisqu’ils connaissent parfaitement la personne que je recherche. Il s’agit de leur fils. Mais hélas ils n’ont aucun autre moyen de le prévenir puisqu’il est sourd profond depuis sa naissance. Effectivement ce détail, que mon collègue a oublié de mentionner dans son résumé clinique, explique qu’il ne réponde pas au téléphone. Pourtant très proches de leur garçon célibataire, c’est la mère qui s’occupe de son ménage et de son linge, ils ignorent l’existence d’une pathologie récente pouvant justifier d’un traitement anticoagulant. Ils m’expliquent, inquiets, qu’ils habitent à Montdidiou, un petit village perdu au bord du lac de Nauvelle dans le marais, que ce n’est pas facile à trouver et que la demeure du fils est situé dans une impasse en tournant immédiatement à droite après une marre.

Une fois mes consultations finies, dehors il fait noir, froid, il vente et il pleut toujours. Un temps à ne pas mettre un chien dehors, ni un médecin. Je programme le GPS de la voiture. Après dix minutes de conduite sur des petites routes désertes, je trouve sans trop de difficulté le lieu-dit. Après cela se complique, car il n’y a pas de rues. Les maisons sont numérotées, mais dans un ordre qui échappe à l’entendement. Je me demande comment le facteur remplaçant se débrouille. Il a un autre avantage sur moi, il distribue son courrier le jour. Pas une lumière. Les gens sont tous enfermés à double tour en train de regarder Claire Chazal. Le coin est tellement isolé et sinistre que c’est la seule chose à faire. Alors que je stationne sur le bord de la chaussée en tentant de lire une carte périmés, un phare unique s’approche en tremblotant. C’est un type obèse qui roule en zigzaguant juché sur un antique vélomoteur Peugeot. Il s’arrête, éteint le moteur de son engin et s’avance vers moi. Je le connais, c’est le fils Daniel surnommé Gros D’Jack. Il sort du bistrot « Chez Marcel » et malgré une alcoolémie sans doute fort élevée, il a reconnu ma voiture. On discute à travers la vitre ouverte, lui hirsute dehors malgré le froid de canard et moi à l’intérieur le chauffage poussé à fond. Après s’être longtemps gratté le crâne déclenchant une tempête de pellicules, heureusement emportées par le vent, il percute. Son œil injecté s’allume. Il reconnait le fameux Jacques dont il ne connait que le prénom. Avec des grands gestes de sémaphore, il m’indique le chemin. C’est juste derrière. Avant de remettre son casque, tout en redémarrant son bicycle, Gros D’Jack me crie hilare «Bon courage Doc, faut cogner fort à la lourde car le gars est dur de la feuille !».

Je redémarre, trouve la marre et m’engage dans un long cul-de-sac bordé de l’autre coté par une haie de saules. Enfin je débouche dans une cour. La Clio que le poivrot m’a décrit y est garée. J’ouvre la portière, pose un pied par terre. Le talon de mes chaussures de ville s’enfonce dans le sol détrempé. Cela commence bien. Éclairé par les veilleuses de la voiture, je frappe à la porte. Rien. Puis je m’attaque à coups de poings aux volets. Aucune réaction. Je reviens à ma bagnole et je klaxonne. Un silence de tombeau succède au vacarme. Enfin pour être plus exact, j’ai réveillé un chien qui hurle maintenant à la mort dans la lande. Et en plus avec ses allées et venues, mon bas de pantalon est souillé de boue.

J’ouvre mon téléphone portable. Une seule barre de réseau. Après plusieurs appels échoués j’ai un régulateur du 15. Je lui explique la situation. On convient que la situation est sérieuse sur le plan médical. Il m’envoie les pompiers. Pas le temps de le remercier, la batterie de mon Samsung Galaxy que j’ai oublié de recharger rend l’âme. Je remonte dans ma voiture, rallume le moteur et met la radio. “Ain’t no grave, Can hold my body down” chanté par Johnny Cash passe. C’est de circonstance. Alors que s’enchaîne “Redemption Day, les lueurs des gyrophares trouent la nuit. Les renforts sont là. «Bonsoir toubib, me salue le chef qui ouvre la route à pied avec une lampe torche , comme on sait que le gars est sourd comme une marmite, on n’a pas mis la siréne !» Je recule ma voiture dans un chemin afin de laisser le passage. Mauvaise idée. Il y avait un ruisseau caché par la pénombre et le radar n’a pas bipé. Je jure et sort de la bagnole. L’arrière est enfoncé jusqu’au châssis. «On verra cela plus tard» compatit le caporal.

On se dirige tous vers la maison, bien décidé à en finir. Soudain la porte s’ouvre. Un homme sort, le fusil à la main, pointé en l’air quand même. Il est sourd mais pas aveugle. Les feux clignotants, dont les lumières passent à travers les lattes des volets, l’ont alerté. Il crie, on ne comprend pas ce qu’il dit. La vue des uniformes le calme. Un pompier le désarme. Comme on voit qu’on n’est pas là pour le calendrier et les étrennes il se calme. On entre tous se mettre au chaud dans la cuisine. Le bonhomme tente de remettre ses appareils auditifs, mais ils ne marchent plus. Finalement on arrive à communiquer avec l’ardoise qu’il nous amène. Je l’examine, aucun purpura, hématome ou saignement anormal. On fouille l’armoire à pharmacie, les tiroirs, pas de boites d’anticoagulant ou d’ordonnance. Il est 22 heures tout le monde est fatigué. On décide de l’amener aux Urgences afin de tirer l’histoire au clair. Manu militari, car il proteste, il est embarqué à l’arrière de l’ambulance qui vient d’arriver.

Il faut s’occuper maintenant de ma Volvo. Les pompiers descendent dans le fossé pour pousser. Je les suis pour les aider. Eux ils sont en bottes et en cuir. Tant pis pour mes godasses, elles sont foutues. On s’arque-boute sur le pare-chocs, on pousse, mais la voiture est trop lourde. Je glisse sur l’herbe mouillée, et m’étale au fond. L’eau est glacée. Les pompiers n’osent se marrer.

Une estafette de gendarmerie alertée par un voisin arrive. Finalement un gendarme a l’idée d’aller réveiller un oncle qui habite dans le même village. Dix minutes plus tard il arrive au volant de son antique Massey Ferguson. Le bonhomme a 70 ans mais est alerte. Grace à une élingue d’acier il a vite fait de tirer la voiture hors de sa fâcheuse position. Il redescend de son tracteur avec une bouteille à la main et des verres. «J’ai pensé qu’un coup de gnôle vous réchaufferait ! » Il en remplit un premier sur l’aile de l’engin, le vide d’une lampée, claque la langue «C’est bon !» et offre la tournée générale. Difficile de refuser. On trinque. Il me refile un sac de jute afin que je ne mouille pas trop les sièges de cuir de la voiture.

Il est 23 heures. Affamé, trempé, fatigué, je puis enfin rentrer chez moi. Mes pompes sont fichues. Elles terminent à la poubelle.

Le lendemain, je rappelle les urgences. Le type a été libéré au bout de deux heures. Le contrôle biologique était strictement normal. Il a été conclu à une erreur technique lors du prélèvement initial. De l’héparine d’un premier tube restée dans l’aiguille a dû contaminer le tube citraté. Je n’ai jamais su pourquoi on lui avait demandé une prise de sang. Quelques jours plus tard ses parents sont venus me régler la visite.

Qu’est ce que l’INR ?

L’INR c’est : « le mode d’expression standardisée du Temps de Quick destiné àremédier aux variations dues aux différentes thromboplastines utilisées par les laboratoires d’analyses». L’INR est défini par la formule suivante : Temps de Thromboplastine du plasma patient / Temps de Thromboplastine d’un plasma normal. Ce temps de thromboplastine, dit TP, est le délai avant coagulation d’un plasma citraté déplaquetté auquel on a ajouté après de la thromboplastine et du calcium. Ce test explore la voie dite extrinsèque de la coagulation. L’INR est exprimé en pourcentage par rapport à une droite d’étalonnage. Il sert à uniformiser les résultats indépendamment du laboratoire effecteur et des réactifs. Il permet donc de suivre un patient même s’il fait sa prise de sang dans des laboratoires différents. Un individu ne présentant pas de troubles de la coagulation ou ne prenant pas d’anticoagulant à un un INR à 1. Un patient prenant un antivitamine K, doit avoir un INR dans une zone thérapeutique située entre 2 et 3.5 selon la pathologie traitée.

Son dosage peut être erroné en cas d’erreur technique comme un anticoagulant inapproprié dans le tube (héparine par exemple). En outre il faut utiliser un tube citraté rempli au trait. Lors du prélèvement de plusieurs tubes, l’opérateur doit suivre une séquence particulière afin d’éviter la contamination involontaire par de l’héparine utilisée dans d’autres tubes.

 

C’est la France qui trinque tôt !

Aristide est un sympathique homme de 52 ans, un ancien facteur, usé par le travail. C’est impossible de refuser un verre quand on distribue le courrier. Pourtant son administration a refusé de le prendre en maladie professionnelle !

Je le vois comme patient pour la première fois. C’est dommage car c’ est une collection médicale à lui seul. Bien que pratiquement aveugle suite à une rétinopathie alcoolo-tabagique, il a réussi à trouver la porte de mon cabinet. Les artères de ce bon-vivant sont bouchées. Du coté du cœur, c’est pas terrible non plus. Il est coronarien et a été ponté et stenté à plusieurs reprises. Et puis sa femme est partie avec le boucher du Super U. Assis devant son ballon de rosé, il se demande encore pourquoi. Cela lui a porté un coup au moral. Malgré de multiples avertissements du corps médical, il continue à boire son coup et à fumer. Il est vrai qu’avec son invalidité, les journées sont longues. Il consomme essentiellement des packs de bière et deux paquets de cigarettes par jour. Ses deux vices sont profondément inscrits sur son visage aussi repérable qu’une borne d’incendie.

Il vient me voir avec trois pages d’un grand bilan biologique demandé par son toubib habituel. Il m’explique qu’il sort du bar-tabac « Chez Marcel ». Il en est l’un des plus solides piliers depuis des années. C’est un exemplaire de cette France qui trinque tôt. Je l’y ai déjà rencontré en allant acheter mon journal. C’est pour lui comme une seconde maison. Pendant les heures creuses, les tenanciers faisant preuve d’un altruisme insoupçonné lui laissent même garder le bar et servir les rares clients.

Ce matin au bistrot, bel exemple de la Médecine 2.0 qui tente de suppléer à la carence de l’offre de soins, la discussion était fort animée et portait sur un comparatif de bilans hépatiques. A l’origine de la polémique, un assoiffé, surnommé par ses pairs Gros D’Jack, son nom de famille c’est Daniel, était mortellement vexé d’être ramené dans les bas fonds du classement du Guinness World Records. Ses Gamma GT culminant seulement à 600, les collègues se sont moqués de lui. Il a perdu son titre qu’il défendait depuis une décade et il a dû payer la tournée générale. Je connais bien cet autre habitué du zinc. Pas rancunier il m’a adressé son camarade. Entre deux chopes, il lui aurait confié que j’étais bien meilleur médecin que le sien. Je suis flatté de cette recommandation.

Comme la mauvaise vue d’Aristide l’empêchait de déchiffrer le courrier c’est le nouveau patron du troquet, Michel, un gars très serviable, qui lui a lu et a même poussé l’obligeance à lui commenter son bilan tout en lui versant de l’autre main un canon. La femme du bistrotier, elle a de l’expérience puisqu’elle se pique à l’insuline, a jeté un coup d’œil en essuyant ses verres. Le taux de sucre l’a fait tiquer et le taux d’hémoglobine glyquée l’a fait rêver. Elle craint qu’Aristide ait une hémochromatose comme son breton de beau-frère. Le couple était visiblement inquiet à la perspective de risquer de perdre un aussi fidèle client qui, chaque mois, leur laisse sa pension. Le patron, un sanguin, a même été généreux, c’est rare, en débouchant une bouteille : «Allez un p’tit coup de calva gratos. Faut pas se laisser démonter comme cela

Aristide angoisse pour sa ferritine et a peur d’avoir un diabète, car un copain lui a dit qu’il ne fallait plus boire. La perspective est terrible. Que pourrait-il faire de son temps libre ? Déprimé, il a fait passer ces mauvaises nouvelles avec quelques kirs. Mais avant de rentrer chez lui pour l’apéro, il a fait un détour par chez moi.

La sagesse des foules, c’est sympa surtout quand elle trinque, mais cela ne remplace pas un vrai médecin.

Il vient donc chercher un deuxième avis.
Je déplie les pages qui ont un peu souffert du séjour dans ses poches. Quelques cercles rosées indiquent qu’en raison de sa dégénérescence rétinienne, il s’est trompé et s’en est servi comme dessous de verre. Voici un extrait de son long bilan :
  • VGM : 111.0 µ3 (84.0-98.0)
  • Fer sérique : 198.0 µg/dl (56.0-170.0)
  • Transferrine : 2.26 g/l (2.00-3.60)
  • Capacité totale de fixation du fer : 273 µg/100ml -
  • Coeff. Saturation Transferrine : 73 % (20-40)
  • Ferritine : 2437 ng/ml (30-400)
  • Glycémie à jeun : 1.59 g/l (0.74-1.07)
  • HBA1c par H.P.L.C. : 7.1 % (4.0-6.5)
  • Cholestérol total : 2.88 g/l
  • Triglycérides : 1.90 g/l (0.45-1.75)
  • Cholestérol HDL : 0.41 g/l
  • LDL calculé : 2.09 g/l
  • Transaminases GOT (ASAT) : 94 U/l (8-38)
  • Transaminases GPT (ALAT) : 61 U/l (5-40)
  • Gamma G.T : 2267 U/l (8-61)
Mazette, je siffle d’admiration en découvrant la dernière ligne. Effectivement, admirable exploit qui récompense un entrainement quotidien, haut la main, Aristide est devenu le champion local.
Afin de réviser ma formation médicale continue, j’ai appliqué ce cas au protocole : “Que faire devant une hyperferritinémie ?” écrit par un expert le Pr P. BRISSOT de Rennes.
Ouf c’est bon. Le cas est prévu. La conclusion c’est :
Une hyperferritinémie (parfois >1000 µg/L) est observable chez l’alcoolique en l’absence de toute cytolyse et de surcharge en fer (du fait d’une stimulation de synthèse de la ferritine par l’alcool), associée dans la moitié des cas à une hypersidérémie. Après sevrage, le fer se normalise en moins d’une semaine alors que la décroissance de la ferritine est plus lente pour se stabiliser après trois mois d’abstinence. En pratique, il faut donc réfréner la pratique du taux de ferritine en situation d’alcoolisme « actif » aigu et/ou chronique sous peine de « construire» nombre de faux diagnostics d’hémochromatose... “
Le sevrage semble un objectif totalement hors de portée. Doctement je l’ai rassuré : “Vous n’avez pas d’hémochromatose mais une Hémo-Kronenbourg !

Et pour l’Hémoccult Docteur ?

Hier mardi, j’ai vu en consultation une dame de 55 ans, les yeux rouges, les cheveux violets, les ongles et le bracelet de montre assortis. Elle s’effondre dans mon fauteuil Dr No jaune pale et fond en larmes. L’assortiment des couleurs jure un peu.

En répondant discrètement à quelques mails, je lui laisse le temps de se reprendre. Bizarrement je commence à trouver qu’il y a une odeur désagréable dans le cabinet. Subrepticement je regarde ses chaussures mauves par-dessous le bureau. Elle a dû marcher dans une crotte de chien dehors.

Le matin en ouvrant la porte du cabinet médical, j’ai souvent la surprise d’en retrouver des fraîches sur la pelouse. Dernièrement alors que j’étais resté pour faire des papiers, le soir en sortant je suis tombé sur un des responsables, un berger hollandais noir à poils longs qui se soulageait dans l’herbe. L’animal était tenu en laisse par sa maîtresse. En me voyant elle a essayé de prendre la tangente en tirant sur sa laisse. Mais on n’interrompt pas comme cela un molosse de 45 kg qui pousse !

  • « J’espère Madame que vous allez récupérer le paquet cadeau que votre chien vient de faire ?».
  • Retournant ses poches, elle me dit qu’elle n’a rien pour ramasser.
  • « Pas de problème, je vais vous donner un mouchoir en papier !»
Elle s’exécute en râlant. J’espère qu’elle a compris la leçon.

Pendant que s’efface ce souvenir olfactif, les reniflements de ma patiente commence à s’espacer. J’ai juste le temps de consulter mon compte Twitter. Snif , entre deux sanglots, elle commence à me narrer ses récentes mésaventures. Re-snif. Elle habite dans une maison particulière avec un sous-sol bas de plafond. On appelle cela une maison saintongeaise.

Dimanche matin, alors qu’elle faisait le ménage dans les chambres des enfants du bas, prise d’un besoin pressant elle se rend aux toilettes les plus proches au même niveau. Snif, elle fait donc sa commission, la petite ou la grosse je ne sais plus, puis pose son index sur le bouton de la chasse d’eau.
Ce geste anodin, dont hélas elle ne mesure pas les conséquences, va déclencher un cataclysme aux conséquences dramatiques. Un fort gargouillis se fait entendre, puis l’eau commence à bouillonner dans le siphon de faïence. Intriguée elle se penche sur la cuvette et au milieu des bulles nauséabondes elle voit émerger par le siphon des débris de papiers hygiéniques et autres reliefs douteux. Par réflexe elle retire la chasse d’eau ce qui aggrave la situation. Avec des hoquets, le niveau monte brutalement dans les toilettes. Elle court chercher un coussin dans la pièce d’à coté, revient, manque de tomber, se rattrape et essoufflée le pose sur la lunette, referme l’abattant et, le coeur battant la chamade, s’assied dessus.
L’accalmie est passagère. La pression se fait trop forte. Des gaz pestilentiels sortent et du liquide saumâtre lui coule entre les jambes remplissant ses chaussons et imprégnant la moquette. C’est là qu’on regrette de ne pas avoir choisi du carrelage ! Sa situation devient aussi intenable que la légion étrangère piégée dans la cuvette de Diên Biên Phu. Ce n’est pas le Viet Minh qui bombarde au mortier mais les miasmes qui explosent sous elle. A la porte des gogues, Bichon, son caniche blanc inquiet commence à aboyer « Waau, waa ! ». La pièce est perdue. Elle doit se décider évacuer le trône en urgence. Elle se lève au milieu des éructations. In extremis elle échappe à une déflagration bouseuse dans le Jacob Delafon. Le couvercle est projeté en l’air et les murs sont coloriés façon Jackson Pollock. Faut aimer la peinture moderne. Pendant qu’elle admire la nouvelle décoration, la cuvette dégorge d’étrons et autres excréments. La fange ignoble progresse. Heureusement c’est une spectatrice assidue de Fort Boyard. Elle se dit alors qu’elle risque de rester bloquée, la porte s’ouvrant vers l’intérieur. Tant pis pour la clé, paniquée elle sort. Elle claque la porte du cabinet d’aisance, met une serviette en bas de celle-ci et tire devant une commode en pin, un souvenir de feu sa belle-mère. Hélas ce barrage trop léger est vain. Un liquide brunâtre commence à gicler sous pression par les interstices. La truffe tétanisée par cet océan de miasmes, Bichon continue à hurler à la mort « Waaoou, waaoou ! ».
Finalement dans un grand craquement le chambranle cède laissant le passage à un cloaque puant qui rampe vers la chambre contiguë. La puanteur devient extrême. Bichon suffoque et jappe « Acrreuu, acrreeu ! ». La dame doit battre en retraite par l’escalier. Assiégée par la marée montante de cacas, elle recule, escaladant les marches : « Vous vous rendez compte Docteur, les marches sont recouvertes de coco ! ».
Brutalement elle s’arrête dans son ascension vers l’étage et l’air respirable. Où est Bichon, ce fidèle compagnon de douze ans ? Elle ne l’entend plus. Elle l’appelle. Rien en dehors des dégoutants borborygmes de l’égout qui se soulage à grands flots. S’est-il noyé ? Elle redescend. La pauvre bête qui a changé de couleur, le poil dégoulinant, est juchée sur le lit qui émerge encore d’une mer brune. « Flic, floc » n’écoutant que son instinct maternel elle va sauver son chien. Elle en perd ses chaussons. Tant pis elle continue. Le brave Bichon lui épargne la moitié du trajet en sautant dans les bras. C’est quand même pas con un clébard. L’animal est sauvé, gluant mais enfin aphone.
« Quelle histoire ! » lui dis-je profilant d’une courte pause dans sa logorrhée. Je me lève en douce pendant qu’elle se mouche bruyamment et vais mettre la VMC sur « vitesse 2″. En effet, je ne sais pas si c’est seulement l’effet du récit sur mon imagination, mais je trouve que la quinquagénaire sent de plus en plus la merde.
Elle poursuit : « Avec Bichon, on s’est mis dans la baignoire du haut et on s’est douché et savonné tout habillé. La pov’e pet’ite bête était terrifiée ». J’imagine le spectacle. YouTube a perdu un must.
Ensuite elle a pris le téléphone portable et, en peignoir, elle est redescendue voir en évitant les flaques. La marée excrémenteuse atteignait déjà la troisième marche et continuait à progresser, dévorant la maison comme une bête immonde.
Dans un éclair de lucidité, elle a enfin eu l’idée d’alerter les pompiers. Ils n’ont pas voulu se déplacer. Je les comprends, un dimanche on n’a pas vraiment envie d’aller salir ses belles bottes cirées. Finalement son gendre alerté, il bosse à la mairie, a pris les choses en main. Il a réussi à joindre le maire. Celui-ci s’est transporté sur place avec un agent technique en short, il faisait son footing. Après un rapide examen, ils ont vite admis que l’ampleur de la crue brunâtre dépassait leur compétence. D’ailleurs le temps qu’ils arrivent, il y avait déjà un bon mètre au sous sol dans les chambres. Quant à la cave, encore plus basse elle était pleine jusqu’au plafond, les bouteilles de vin et les pots de confitures flottaient. Espérons que les bouchons soient étanches. Pour les légumes et les sacs de croquettes du cabot, c’est foutu.
Les voisins alertés étaient là. Prudemment postés à distance bloqués par une invisible barrière olfactive, chacun y allait de son hypothèse. Un représentant de la société concessionnaire des eaux usées est venu, réveillé par l’appel martial du premier édile. Après coloscopie des tuyaux, il s’est avéré qu’une antenne de collecte située sous la chaussée en surplomb de la propriété était bouchée par un amas graisseux. Hop, un coup de chasse d’eau malheureux et le magma merdeux alimenté par tous les intestins du village en amont avait réussi à se frayer un chemin à rebours jusqu’aux chiottes de la maison la plus proche. C’était la genèse de ce tsunami sanitaire.
Après discussions entre chefs à plumes, les pompiers ont été sommés de venir avec le camion-pompe, qu’ils venaient juste de finir de laver, afin d’évacuer les atroces sédiments du sous-sol. Ils ont dû mieux apprécier ensuite les effluves du repas dominical.
Maintenant la dame attend l’expert de l’assurance. A mon avis il va faire une visite express en apnée. D’autant que même à l’étage il parait que l’odeur est insoutenable. Elle me dit pitoyable : « Au début, j’avais même le sentiment que mes vêtements propres sentaient ! »
Faux cul, je la rassure : « Mais non Madame, ce ne devait être qu’une impression !»
Elle en vient, enfin, à l’objet de la consultation : « Docteur, puis je avoir deux jours d’arrêt maladie ? »
J’acquiesce : « Avec vos soucis d’assainissement, on va peut-être directement mettre la semaine ?». En fait j’ai l’odorat sensible et je n’ai pas envie de la revoir trop tôt pour une prolongation. Et puis je pense à ses collègues qui risquent de me maudire si elle reprend le travail trop tôt.
En la raccompagnant, je me ventile discrètement avec son triptyque d’arrêt maladie. Je réfléchis désespérément à l’endroit où j’ai pu ranger le papier d’Arménie. Sur le pas de la porte, le grand air me donne un éblouissement, je lui demande : « Et votre Bichon comment va-t-il ? »
Elle me remercie d’un pauvre sourire : « Le vétérinaire l’a mis sous antibiotiques, car il a dû en avaler ! »
Elle aussi visiblement et elle devrait remplacer l’eau de Cologne par une giclée de Canard WC…
Alors qu’enfin j’avais réussi à la mettre dehors, soudain elle se retourne et revient sur ses pas. Elle retire une grande enveloppe blanche de sa poche : « Ah j’allais oublier ! ».
Je reconnais le logo officiel de la campagne de dépistage du cancer du colon de « Cap santé plus ».
En refermant enfin la porte, je lui dis : « Bon Madame, je crois qu’on verra cela la prochaine fois ! »