Un trio de moustachus s’introduit dans mon cabinet, une imposante matrone est encadrée de deux hommes en noir.
Ils sont tous les trois sinistres. Peut-être un deuil récent. Le premier gaillard, un turc, en habits de croque-mort, reste debout devant la porte, il n’ouvrira pas une bouche qu’il a cachée par une épaisse moustache. Il a l’air aussi joyeux qu’une chanson d’Ibrahim Tatlises. Je ne sais pas s’il y a des gens qui connaissent mais la légende dit que ses CD-ROM sont livrés avec une boite de PROZAC, afin de limiter le nombre de fans qui se jettent dans le Bosphore.
C’est l’autre, un noiraud pas commode, de plus d’un quintal et demi, des touffes de poils noirs sortant des oreilles et des narines, qui a pris rendez-vous avec moi. Son généraliste habituel « Maman, y sait pas ce qu’elle a »! Son énormité et sa tronche mal rasé me rappellent un vague souvenir. Je pense qu’il y a quelques années, il m’a fait signer un contrat de médecin traitant, mais je ne l’ai pas revu depuis. Sous son poids, les pieds de mon fauteuil Dr No s’écartent sur le carrelage quand il s’y emboîte.
« Diantre », me dis-je un peu désespéré, je pense que moi non plus je ne vais pas trouver grand-chose !
Je regarde la patiente qui vient pour la première fois. Cette dame turque est d’un âge indéfinissable. Elle est vêtue intégralement de noir, le foulard sur la tête, le nez surmonté de lunettes d’un modèle qui aurait fureur dans les années 50. Une fine moustache ombre sa lèvre supérieure.
Le fils, celui qui a le droit de parler, fait l’interprète, tout en se curant les ongles qu’il porte noir. Ses énormes battoirs sont tachés de cambouis, il est sans doute mécanicien. Selon ses dires, depuis un mois, « maman toute molle de la cervelle » et elle se plaindrait de douleurs articulaires. Elle me montre successivement ses mains, ses coudes, ses chevilles, ses genoux en répétant « bobok bobok ». Son obèse de rejeton grommelle : « Elle dit: la douleur voyage dans son corps ». Cela m’aide beaucoup. Il ne semble pas que les algies aient un caractère inflammatoire mais l’interrogatoire est difficile. Elle boit aussi beaucoup. De l’eau je suppose. Un bref regard sur les paluches de son fils me dissuade de demander une confirmation. Elle aurait perdu 4 kg « on ne sait pas où ». Cela ne saute pas aux yeux. Visiblement elle abuse des Beureks. Il lui en reste encore presque une centaine surtout répartie sur les hanches, ce qui la fait ressembler à une bouteille de Terra Bogazkere.
Je ne connais pas les coutumes locales. Une mère peut-elle se déshabiller en présence de son fils, ou pire devant un toubib étranger et agnostique ? A priori, c’est non car elle s’allonge sur ma table d’examen, toute vêtue du sol au plafond, les godillots de cuir lacés jusqu’à mi-mollet. A l’air libre il n’y a que les mains et le visage engoncés dans un énorme polochon noir. Le piston du divan électrique couine quand je la fais monter.
L’examen clinique sommaire, compte-tenu de l’habillement, ne montre pas grand-chose. La palpation abdominale révèle un ventre mou comme un loukoum. Si j’étais consciencieux, il faudrait que je découpe quelques épaisseurs de tissus pour arriver à la peau. Nous avons de plus en plus de familles kurdes ou turques. Peut-être devrais-je investir dans un fibroscope palpeur ?
Après 25 minutes de palabres à trois, enfin je conclue la consultation en lui demandant un bilan biologique. Je prescris ensuite du paracétamol et du diclofenac 25 mg sous protection gastrique. La facturation m’amène quelques éléments nouveaux. Elle dispose d’une carte Vitale 2 au nom de Barbakur. Elle est ayant-droit de son mari. Le plus étrange c’est qu’elle n’a que 51 ans et pas 80 ans comme je l’avais bien imprudemment estimé. La photo a été faite avec le foulard. Elle y parait plus jeune. D’ailleurs est-ce vraiment son fils, le bonhomme qui l’accompagne et qui me semble avoir la cinquantaine ? Elle n’est pas en CMU. Elle fouille dans son porte-monnaie et égaré au milieu d’une liasse de Türk lirası, y trouve un billet de 20 euros qu’elle déplie et quelques pièces. 23 euros, merci Madame. Le fils se lève. Je le surveille du coin de l’oeil au cas où le fauteuil reste accroché à son énorme postérieur. Mais non il se libère avec un « Pschoutt » de soulagement et retombe sur ses pieds de métal. Je les raccompagne en espérant ne plus jamais revoir l’imposante matrone. Je suis médecin, pas vétérinaire.
Malheureusement quelques jours plus tard, elle revient me voir. Elle est accompagnée, cette fois ci, d’une dame qui se présente comme sa belle-fille et toujours flanquée du grand silencieux revêche qui reste debout à surveiller la porte afin que personne ne me la vole. Il est aussi jovial que le gardien du Galatasaray après s’être pris dix buts d’affilée.
Le bilan biologique montre essentiellement un syndrome inflammatoire.
- Hémoglobine : 12,3 g%
- Leucocytes : 11.970/mm3 (Poly. neutrophiles : 65,4 %)
- Vitesse de sédimentation 1ère heure : 79 mm
- PROTEINE C-RÉACTIVE : 97,9 mg/l
- SGOT (ASAT) 13 UI/l mais GAMMA-GLUTAMYL TRANSPEPTI 42 UI/l (5 à 36)
- Glycémie : 0,99 g/l
Ses douleurs articulaires se sont miraculeusement amendées. J’ai pensé qu’ils venaient seulement rechercher une provision du médicament miracle. Hélas, la bru me dit maintenant que Madame Barbakur serait aussi « poitrinaire ». Sans doute que le conseil de famille a décidé de lâcher de nouveaux symptômes après ce premier test réussi. On daigne m’apprendre alors que la dame revient d’un séjour de plusieurs mois à Istanbul où elle réside habituellement. Elle aurait eu là bas une radio pulmonaire, semble-t-il en juillet dernier, suite à une « infection » et un médecin lui aurait donné du sirop et des gélules. Hélas selon l’accompagnante « Médecin turc pas bon ». Elle fait semblant de cracher par terre afin de montrer le peu d’estime qu’elle a pour ce confrère du coin inférieur droit de l’Europe. Pire Madame Barbakur souffrirait de sueurs froides, de terribles maux de tête et aussi de troubles du transit. Enfin, c’est une traduction libre de « boyau bouché » et d’une danse suggestive agrémentée de « Onh Onh » exécutée par la patiente, poings fermés, avant-bras fléchis battant comme des ailes de poulet et joues gonflées, comme si elle poussait pour libérer son colon des excès d’un mois de ripaille dans des toilettes à la turque.
En fait après un contre-interrogatoire indirect poussé, elle tousserait même depuis au moins un an. Il n’y a pas de tabagisme sauf passif. Je crois saisir, qu’il y a quelques années, le patriarche de la famille serait décédé d’un cancer du fumeur et qu’ensuite il a fallu changer les tapisseries de l’appartement familial de Galata, un quartier d’Istanbul, qui étaient noires de suie. Était-ce le tabac ou la pollution urbaine ? Toutes nos voitures terminent leur carrière là-bas. La Turquie est la maison de retraite des poubelles roulantes. L’auscultation à travers le gilet de laine est normale. J’apprends en outre qu’elle aurait bénéficié d’une fibroscopie gastrique il y a un certain nombre de mois ou d’années et qu’on lui aurait trouvé aussi un ulcère. Ouf, elle n’a pas mal à l’estomac et je remercie Mustapha Kemal Atatürk pour avoir eu la prescience de lui prescrire de l’omeprazole systématiquement.
Quand je reviens à mon bureau, je note que l’agent des pompes funèbres a disparu pendant que nous étions dans la salle d’examen. Madame Karagur fouille son sac à main en plastique, j’en ai vu des montagnes empilées dans le Grand Bazar d’Istanbul il y a dix ans lors d’un séjour. Elle en sort une boite de PRETERAX. Je comprends que ce traitement a été mis en place assez récemment et que son médecin habituel (qui a bien du mérite) l’aurait arrêté il y a quelques semaines suspectant sa responsabilité dans la toux.
Comme elle a un syndrome inflammatoire, des polyarthralgies, cette toux chronique, cette notion de « sueurs froides nocturnes » et qu’elle s’est affinée de quelques kilos, je fais mon Docteur House du lundi soir sur TF1 et demande une radio pulmonaire. On ne sait jamais, elle pourrait être atteinte d’une tuberculose ? Cette hypothèse émise à voix haute offusque la belle-sœur ou la bru. J’ai encore un doute sur le lien familial. Selon le gouvernement local il parait que cette maladie n’existe plus en Turquie. Ai-je froissé l’orgueil national ? Je les rassure en leur disant qu’en France, ce pays dont le système de santé n’est plus ce qu’il était, le nombre de cas augmente ce qui énerve d’ailleurs certainement très fort notre Président. Au bout de 24 minutes, avant d’arriver à les pousser dehors, une à une car elles ne passent pas toutes les deux de front, il faut quand même que je rédige une ordonnance de FORLAX, médicament qui « la soulage bien ». J’en déduis qu’elle doit être affectée d’une constipation rebelle mais surtout ancienne. Cela me soulage aussi, car il ne s’agit point d’un symptôme nouveau.
Dehors sur le trottoir, le nez plongé sur le moteur d’une Citroën CX break, une ambulance démédicalisée, dont le pot d’échappement non catalysé émet des panaches de fumée noire, l’échalas en costume noir doit pratiquer un ancien rite funéraire sur le carburateur. Après quelques coups de clé à molette il referme le capot et le clan s’en va.
L’après-midi, décidément je suis maudit, la sinistre Madame Barbakur est à nouveau assise dans mon bureau.
Sur la chaise d’à coté est installée une dame pareillement attifée mais en plus grande et plus large, et dotée des mêmes lunettes à double foyer. Il y a un air de ressemblance mais surtout vestimentaire. Elle me dit qu’elle est la fille aînée. Les deux boulottes en deuil me font penser aux « Vamps » mais version stambouliote. Pour la première fois il n’y a pas de garde du corps. Aujourd’hui le sous-titrage est assurée par la nièce de 8 ans qui, elle, est parfaitement bilingue.
On me donne la carte Vitale. La photo me semble être celle de la nouvelle accompagnatrice. Mais je n’ai pas envie de faire des histoires. On pose sur mon bureau une grande pochette avec des clichés. Deux heures à peine après ma demande, Madame Karagur a été radiographiée. Ce qui est sympa avec les turcs, enfin ceux que je fréquente, c’est qu’ils sont très friands d’examens complémentaires. Ils ne sont pas comme nos autochtones qui ne rateraient pour rien au monde une partie de tarot : « Ah non Docteur je ne peux pas à cette heure, il y a les feux de l’amour».
Le radiologue s’est mis au diapason du cas. Le compte-rendu est concis, voire laconique. La RP montre une belle « opacité para-hilaire supérieure droite irrégulière avec sur l’incidence de profil des opacités antérieures antéro-supérieures pouvant témoigner d’une pneumopathie d’amont (sur lésion plus proximale ?). Pas de syndrome pleural associé. Cardiomégalie avec index cardiothoracique à 0.52. Pas d’épanchement pleural ». Pourquoi se répète-il, lui si avare de mots ? Veut-il me faire passer un message subliminal ?
Madame Barbakur n’a plus d’arthralgies. Le syndrome articulaire a été spectaculairement amélioré par les AINS. Si on suppose que l’image pulmonaire n’est pas d’origine infectieuse, cette polyarthralgie peut-elle être un syndrome paranéoplasique ? Une tuberculose reste-t-elle envisageable ? La cardiomégalie semble récente puisque en juillet la RP avait été considérée comme normale . Sur le plan cardiaque elle n’a pas d’oedème des membres inférieurs visible entre les haut des bottines et le bas du panty à dentelles, soit une zone libre de 15 cm. Oui je me suis quand même permis de soulever le bas de sa jupe noire. Je n’ai pas réussi à savoir s’il existait une dyspnée. Sa pression artérielle affole l’aiguille du tensiomètre : 195 / 100. Enfin c’est ce que je trouve à travers trois épaisseurs de manches. L’enfant lui répète les chiffres en turc. Elle a l’air contente. « Cela doit être l’émotion » me traduit sa nièce. J’acquiesce.
La consultation a duré 22 minutes. Je m’améliore en médecine étrangère.
Estimant avoir fait mon devoir de praticien de substitution, je la place sous antibiothérapie. Elle lit mon ordonnance et me dit «Jenerik bok ». Elle est meilleure à l’écrit qu’à l’oral. Elle ne veut pas de génériques mais de l’AUGMENTIN.
Je décide de botter en touche vers un pneumologue. Je rédige un courrier demandant au confrère de bien vouloir« fibroscoper en urgence la sympathique Madame Karagur». Je prends même le rendez-vous car je suis dans un jour de bonté. Il est difficile de trouver une consultation rapide. Après trois tentatives, je trouve un spécialiste Secteur 2 à particule issu de la grande bourgeoisie bordelaise. Je me marre intérieurement en imaginant la tête du collègue quand il va voir débouler la dame avec son imposante escorte dans son très chic cabinet de la luxueuse polyclinique. Il a la réputation de ne pas faire trainer les consultations.
Un tout premier sourire de reconnaissance éclaire la bouche édentée de Madame Barbakur. Elle n’a pas l’haleine fraiche. Je préfère quand elle fait la tronche. Ouf sauvé, elle s’en va sans me demander de devenir son médecin traitant.
En fait je n’ai plus eu ensuite de nouvelles de cette patiente, ni de son bachi-bouzouk de fils. Aucun courrier du spécialiste. Quelques semaines plus tard j’ai tenté d’appeler le numéro de téléphone inscrit dans son dossier. Un homme a la voix bourrue et avec un accent étranger m’a dit qu’il ne connaissait pas de Madame Karadur. Je me demande si comme dans le film de Robert Zemecki, Retour vers le futur, la matrone turque n’est pas retournée dans les années 80 avec sa CX.
P.S. Je pense que le clan n’a pas réussi à franchir les contrôles administratifs de l’établissement et que Madame Karagur, ou quelque soit son véritable nom, est retournée en Turquie.

Bonjour BlogDoc, je trouve tes posts récents un peu limites. Certes, tu racontes très bien et c’est souvent drôle, mais on ne sent pas, comme dans d’autres blogs de confrères, cette affection sous-jacente pour les patients, quels qu’ils soient. Par exemple ici http://www.jaddo.fr/2008/04/29/chauderie-hemicorporelle-gauche/ Avec cette histoire, ça devient presque gênant. Je sais que ce que tu racontes est factuel mais il y a la façon de le raconter.
j’aime bien ; l’affection et la compassion se perçoit qd même
seule l’idée d’adresser à un confrère à particule manque un brin de compassion surtout si on suspecte une tuberculoe ou un sd paraneopl.
mais parfois un brin de cynisme aide à supporter …donc perso je dis continuez !